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Archive for avril, 2014

J’ai interviewé Elena Piacentini, par Frédéric Schweyer

03 avr

And the winner is… Le cimetière des chimères ! Le (très beau) prix Calibre 47 du festival Polar’Encontre a été décerné à Elena Piacentini pour son cinquième roman, publié aux Éditions Au-delà du raisonnable. Ce qui est tout sauf une surprise pour les lecteurs accros à son commandant Pierre-Arsène Leoni. Les habitués de ce blog ont déjà dévoré Carrières noiresdont le chroniqueur tient à préciser qu’il ne connaissait pas Elena Piacentini au moment où il rédigeait son papier. Sans quoi il aurait tourné sept fois sa plume… Enfin bref, pas plus qu’en Corse, le copinage n’a cours en Alsace.

Une bonne nouvelle ne venant jamais seule, le sixième épisode des aventures de Leoni est annoncé pour juillet prochain. Bien entendu, Un Corse à LilleArt brut et Vendetta chez les chtis sont toujours disponibles chez Ravet-Anceau.

Au lendemain de cette première grande reconnaissance du « milieu » – qui ne sera sans aucun doute pas la dernière – Elena a accepté de répondre à nos questions jaitoulutouvutoutbuesques. Un immense merci, Signora.

Question bateau, pour commencer. C’est important, un prix ?
Pour quelqu’un qui doute tout le temps comme moi, celui-là en particulier, c’est du miel. Pour tout dire, au vu de la très belle sélection, je n’y croyais pas une seconde ; en faire partie, c’était déjà cadeau.
Mais attention, hein, l’écriture, c’est pas du saut à la perche, rien à voir avec les chiffres, les classements, la compétition !
Chaque auteur crée son monde, les mondes ne se comparent pas, ils s’explorent. Si cela avait été le cas, c’est comme si je m’étais alignée pour un grand prix de Formule 1 à dos d’âne ou de chèvre.
Non, ce prix, décerné par des passionnés de polar, c’est un signe de reconnaissance, une manière de dire « On a entendu ta voix singulière, aimé ton univers, y compris avec des bouts de Corse dedans, tu as ta place, continue ».
Et c’est aussi important pour les Éditions Au-delà du raisonnable car les petites maisons d’éditions ne disposent pas des mêmes armes promotionnelles que les grandes. Elles n’ont que leurs choix éditoriaux pour se défendre. Je suis heureuse que Véronique ait été aussi courageuse. Elle a eu raison.

Question curieuse. Il lit quoi, Leoni ? 
Il a lu Ravages de Barjavel, Giono et Magnan, cela ne fait aucun doute. Le code de procédure pénale, même si c’est parfois pour mieux le contourner. Connelly, Ed Mac Bain, mais aussi la biographie de Pascal Paoli et celle de Vincent de Moro-Giafferi, un magnifique avocat corse. Et puis je vais lui prêter Un long moment de silence de Paul Colize, comme il est taiseux et pudique, cette écriture va lui plaire. Sinon, tu ne me l’as pas demandé, mais Éliane Ducatel s’est éclatée en lisant Les disparus de l’A16 de Maxime Gillio.

Question personnelle. Et Elena, elle lit quoi ? (Attention, pour corser le jeu, interdiction de citer le moindre de tes amis auteurs.) 
Interdiction, non mais oh ! Elle lit les livres de ses copines et copains auteurs achetés sur les salons et ceux qu’on lui offre. Parmi ces derniers, puisque tu ne veux pas que je dise tout le bien que je pense de mes amis, j’ai fait de très belles découvertes avec le polar québécois. Le livre qui m’a accompagnée dans l’avion ce week-end et qui m’a aidée (un peu) à museler ma phobie, c’était Le diable tout le temps. Voilà. Elle lit du polar essentiellement. Des ouvrages de psychologie, de sociologie et des enquêtes journalistiques, parfois, et de cuisine, souvent. Jamais mon horoscope, mais la météo, oui, on ne sait jamais, des fois qu’il fasse grand beau.

Question engagée. On remarque une dimension protest book de plus en plus marquée, dans tes romans. Avec quelques brillants portraits au vitriol qui sentent bon le vécu. C’est important pour toi, cette dimension politique ? (Politique au sens premier, donc « noble » du mot, j’entends.) 
C’est ce qui m’a juste donné envie d’écrire du polar. Dans ce monde qui va mal, comme si ça ne suffisait pas, il y a des personnes qui fonctionnent mal. Et je ne parle pas de ceux qui dérapent parce qu’ils subissent. Je parle de ceux qui ont du vice. Les tendances et les travers de la société me donnent le contexte. Pour les mécanismes humains, je pioche dans mes expériences personnelles, bonnes ou mauvaises, rien n’est à jeter. Et façonner certains personnages au cutter, surtout quand on les a croisés dans la vraie vie, c’est jouissif.
Je suis sensible. Chacun ses médocs. Les miens, c’est de mettre mes révoltes en histoires et en mots.

Question technique. Es-tu une furieuse de la documentation et du réalisme (notamment sur le plan du travail des policiers et des procédures judiciaires), ou est-ce pour toi une préoccupation secondaire, par rapport à l’histoire que tu racontes ? 
C’est bizarre que tu me poses cette question. Tu connais quelqu’un à la NSA ? Il n’y a pas de préoccupation secondaire. Même si je n’écris pas du « roman de procédures », je cherche à être « juste ». L’histoire prend corps avec « le délit » et les personnages. Ensuite, je m’attache à la dérouler de manière crédible. Oui, je me documente. Et quand je ne sais pas, je pose à la question aux personnes dont c’est le métier, flics ou gendarmes (et heureusement, j’en connais que j’ai rencontrés, je tiens à le préciser, dans un cadre tout à fait légal et amical). Pour Carrières noires, j’ai chaussé des bottes et un casque et je suis descendue dans les galeries. Pour Le cimetière des chimères, j’ai été en contact avec quelqu’un qui traque les délinquants en col blanc.

Question culture générale. Quel âge avait Voltaire ? 

D’éminents historiens et biographes se sont penchés sur la question, comme chacun s’en doute. Mais ce que la plupart des personnes ignorent, et que je sais de source sûre et autorisée, c’est que « Zozo » a perdu son pucelage à 17 ans en compagnie d’une fille de Marquis et sur un fauteuil auquel la postérité a donné son nom. D’ailleurs, je tiens à signaler que je maîtrise la technique qui permet de tapisser un Voltaire. La preuve à la maison.
Ceci étant posé, je veux quand même à souligner à quel point ta question est fourbe et déplace de façon insidieuse le débat. Car, en définitive, la seule interrogation qui vaille est « Avait-il l’âge de ses artères ? »

Personne ne me contredira.Question rituelle, de ma part. Dans l’écriture, es-tu du genre « la première prise est la bonne », ou bien fais-tu partie des auteurs qui reprennent et torturent leurs phrases vingt-deux fois avant de les lâcher ? 
Plutôt vingt-deux fois qu’une mon commandant. Même les rares fois où je crois avoir écrit un truc du feu de Satan, lorsque je me relis le lendemain, ben… Et puis quand on touche un petit truc, ici, ça devient bancal là, et quand on remet une cale, là, faut raboter plus loin… Il y a des jours où j’ai prévu d’écrire un chapitre. Le problème, c’est que je commence par relire le précédent. De fil en aiguille, en voulant reprendre certains points du tricot, je reviens au début. Bref, des doutes, de la sueur et des larmes.Question qui fâche. Supposons qu’on te dise que ton premier roman, bien que très attachant, est assez épouvantablement chargé au plan stylistique, et qu’on se régale à voir émerger une belle maîtrise à partir de Vendetta et surtout de Carrières noires… (Je dis bien « supposons », hein…) Euh, tu le prendrais comment ?
« Épouvantablement » est de trop. Ça charge ta question. « Assez » fait un peu faux-cul. Mais, sur le fond, non, je ne le prendrais pas mal. Il y a des choses que j’écrirais différemment aujourd’hui. En matière de style, un peu comme pour le maquillage, trop de rouge alourdit le dessin des lèvres. Mon cinquième roman est riche des maladresses dont j’ai pris conscience et que j’ai corrigées. Il en contient d’autres, ça ne fait pas un pli, mais voilà, c’est la vie !
A forza d’impittà s’impara à marchjà : à forcer de se cogner, on apprend à marcher.
Je retiens que tu as dit qu’il était attachant, ce que je crois pour la seule raison que les intentions qui m’animent sont toujours les mêmes. C’était le premier. Il manquait d’expérience, il avait encore du duvet au menton, mais, je le regarde avec tendresse. J’assume.
Et oui, je considère que Vendetta chez les chtis (dont je n’aime pas le titre) marque un passage et que Carrières noires est un tournant. Donc, quand on se croisera en vrai, tu pourras me le dire en face sans craindre pour ta vie, canard. Par contre, évite les mauvaises blagues sur la prétendue fainéantise des Corses. Conseil d’amie.Suite de la question précédente. On sent une belle complicité entre la maison d’édition Au-delà du raisonnable – magnifique raison sociale, soit dit en passant – et toi. Une complicité qui n’est pas sans nous rappeler une autre très belle aventure littéraire, éditoriale et féminine du polar français. C’est du marketing, ou pas ? 
Je souhaite que tu dises vrai et que notre tandem aille aussi loin que celui de Vargas-Hamy ! Avec Véronique Ducros, on partage les mêmes valeurs, dans la vie et dans l’écriture. On pédale donc dans la même direction. Pour ce qui est du marketing, approche un peu que je te tire l’oreille, le seul calcul c’est celui du feeling. Je ne sais pas travailler autrement qu’en affinité, dans la confiance et le respect mutuels. Ça passe ou ça casse. Tu parles d’une stratégie !

Question bateau à nouveau, mais taille trimaran. Écrire c’est souffrir ? 

Oui, c’est même le Danielle Casanova en rade dans le port de Bastia. Quand je suis dans l’écriture d’un roman, j’y pense tout le temps. Tiens, là, je ferme les yeux et me voilà au bord d’un lac. Lorsque je quitte le clavier, des fois, j’ai l’impression que j’ai mis mes personnages en boîte. Et lorsque je les abandonne trop longtemps, ils cognent à la vitre en me disant « Coucou ! Qu’est-ce que tu fous là ? On attend, nous ! ». Alors oui, c’est obsédant, pénible et laborieux et tout autant enivrant, vital et énergisant.
Parce que quand j’écris, je choisis de quelle manière je vais souffrir et ça m’évite d’avoir mal ailleurs.Question amoureuse, enfin… Peux-tu nous donner des nouvelles de Josy ? 
Le mieux, c’est qu’elle te les donne de vive-voix.
« Pisqu’y a un beau gosse qui d’mande de mes nouvelles, je vais pas faire ma tête de bêche. Avec Chantal et Claudette, on te r’mercie, on passe not’ retraite au poil à la Panne, chez les belges. Quand on veut rigoler, on allume les infos. Question politique, c’est toujours du grand n’import’ quoi, même avec l’autre tout mou qu’a réussi à s’faire gauler à scooter, cravate au vent et de travers – tu vois celle que j’veux dire- Ah ! La grande classe quoi ! Sinon, cette année, on a r’peint les volets en vert poire. L’année prochaine, Chantal, elle les voudrait en rose Bachelot, mais on hésite encore, alors on a commandé des échantillons à Leroy Merlin.
Avec Angelo, c’est toujours la fête foraine. Il a pris une petite maison tout à côté de la nôtre. Pasqu’avec les filles on a décidé : à trois on a galéré, à trois on continue de s’éclater. Point à la ligne et terminé.
Maint’nant si un jour, Angelo, ben c’est plus tout à fait ça au stand de tir, c’est promis, mon Fredo, j’te fais signe.
Ta Josy qui t’aime. »

 

Le cimetière des chimères, prix calibre 47, Corse Matin

03 avr

Elena Piacentini  » J’ai progressé en maturité d’écriture »

Le prix Calibre 47 a été décerné à l’auteure insulaire Elena Piacentini pour son roman Le cimetière des chimères paru aux éditions «au-delà du raisonnable» à l’occasion du Festival Polar Encontre 2014

C’est une récompense qui honore le polar insulaire, Eléna Piacentini a reçu le week-end dernier le prix Calibre 47 pour Le cimetière des chimères paru aux éditions Au-delà du raisonnable, à Bon Encontre dans le Lot-et-Garonne, à l’occasion du Festival Polar Encontre 2014 qui s’est déroulé au centre culturel Jacques-Prévert. Une distinction qui salue le talent d’une auteure qui, en cinq romans, autour des enquêtes du commissaire Pierre-Arsène Leoni, s’est imposée comme une plume référence dans le monde du polar. Eléna Piacentini s’est confiée à Corse-Matin.

Un prix national du polar Calibre 47 remis en région, un sacré symbole pour Pierre-Arsène Leoni votre commissaire Corse vivant à Lille, dont les aventures sont reconnues désormais au niveau national ?

C’est vrai que cela ressemblait à une série de gageures. Un flic « nustrale » vivant à Lille, affublé d’une grand-mère d’un autre temps, un roman policier où l’on peut lire des phrases en langue Corse. C’est sans doute cela la force de l’écriture : permettre de sauter du particulier à l’universel par d’improbables passages.

Votre sentiment en recevant ce prix face à des pointures comme l’écrivain-scénariste Jérémy Guez, qui a collaboré au film Yves Saint-Laurentde Jalil Lespert ?

Jérémie Guez est peut-être plus connu du grand public, y compris par des non-lecteurs, car médiatisé. Mais dans cette sélection il y avait par exemple Un long moment de silence de Paul Colize, un « voisin » et ami dont j’ai adoré le roman et qui a été nominé deux fois au prix Rossel, l’équivalent belge de notre Goncourt.

C’est dire que faire partie de ce « plateau » était déjà un honneur et une belle reconnaissance. Depuis que je participe à des salons, j’ai découvert quantité d’excellents auteurs dont vous ne verrez pas forcément les ouvrages en tête de gondole. L’écriture, ce n’est pas du saut en hauteur, rien à voir avec l’arithmétique.

Et ce prix, décerné par des passionnés du polar, ne détermine pas un classement ou, pour employer un vilain mot, une hiérarchie. Chaque auteur possède son univers. Je prends cette récompense comme la mise en lumière d’un travail que j’ai engagé sur cinq romans. Il signifie « tu as ta place, nous avons entendu ta voix singulière et nous sommes heureux de lui donner plus d’audience ».

Et je suis face à quelqu’un, c’est face à moi-même lorsque je suis au clavier, ou face à mes lecteurs lorsque je les rencontre. J’en profite d’ailleurs pour remercier ceux qui m’ont fait confiance à mes débuts et dont la fidélité m’accompagne aujourd’hui encore.

Le cimetière des chimères votre dernier roman marque une étape déterminante en termes de maturité d’écriture et dans la personnalité du commissaire Leoni ?

Cette étape, j’ai plutôt le sentiment de l’avoir franchie avec Carrières noires, mon précédent roman qui marque aussi le début de ma collaboration avec les éditions Au-delà du raisonnable. Le travail réalisé avec Véronique Ducros, sa fondatrice, porte aujourd’hui ses fruits et j’en suis heureuse.

Leoni y a gagné en épaisseur, j’ai progressé en maturité d’écriture.

Comme dirait Lætitia « Pourvu que ça dure ».

Dans ce roman, dont l’intrigue nous mène vers le monde opaque de la finance internationale, on est surpris par son actualité et la précision des mécanismes, comment avez-vous enquêté ?

Lorsque j’ai commencé l’écriture, s’ouvraient les premiers procès, j’ai donc eu accès à beaucoup de documentation. Des journalistes (Aline Robert par exemple) avaient enquêté sur le sujet, allant jusqu’à dénoncer « une faillite républicaine ».

Notre système financier permet virtuellement toutes les dérives, cela d’autant plus facilement que tout ou presque est dématérialisé. Un fascinant terrain de jeu où, je le crains, les criminels en col blanc ont de beaux jours devant eux. J’ai aussi pu m’entretenir avec un policier dont c’est le métier de traquer ces délinquants.

Enfin, pour la partie plus « légale », je n’ai qu’à décrocher le téléphone car le juriste responsable des annotations de jurisprudence et de bibliographie de la 54e édition du code de procédure pénale, est pour ainsi dire un grand frère.

Même si je n’écris pas des « romans de procédure » comme un Grisham, par exemple, je tiens à être « juste » dans mes descriptions et c’est aussi, je crois, ce qui a séduit le jury.

Malgré la distance qui sépare Lille de la Corse, Leoni est toujours très attaché à son île natale, par ses souvenirs évoqués, Mémé Angèle, son caractère, sa générosité et sa pudeur, Pierre-Arsène est-il le pendant masculin de son auteure ?

Sur ces thèmes de l’attachement à l’île et de l’éloignement, je lui prête mes sentiments comme je lui ai prêté ma vraie grand-mère. Mais cela s’arrête là. Leoni est un grand garçon maintenant, il a sa personnalité propre, il n’est plus ma créature.

Lorsqu’on lit vos romans, on a l’impression de voir un film, à quand une adaptation au cinéma, à la télévision où Leoni ferait un excellent héros de série ?

Ce serait en effet une très belle aventure. Mes lecteurs me disent souvent que mon écriture est « visuelle » et le découpage en chapitres courts présentant des angles et des personnages différents accentue cette perception. C’est vrai aussi qu’une adaptation peut être un coup de poker selon qu’elle réussisse à rendre avec plus ou moins de force l’atmosphère du roman, à « respecter » l’intégrité de ses personnages.

Parfois la magie opère, parfois adapter c’est trahir. Mais, bien sûr, j’aimerais beaucoup tenter l’expérience. Je suis ouverte aux propositions honnêtes.

La prochaine aventure de Pierre-Arsène Leoni est-elle en écriture et la date de sa sortie, d’autres projets ?

Oui, je suis en plein travail d’écriture du sixième roman mettant en scène le Corse du Nord pour une parution prévue en juillet 2014. J’ai une nouvelle noire, Double casquettequi vient d’être publiée en numérique chez SKA-éditeur, et une autre qui paraîtra à la fin du premier semestre au même endroit.

Des projets, des idées, ce n’est pas ce qui manque, mais il faudrait des journées de 48 heures !

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Cocorico, le polar francophone au sommet, par Claude Mesplède

03 avr