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Archive for avril, 2012

Le crépuscule des gueux : douce lumière du noir

27 avr

Dans « Morsaline », Hervé Sard nous ouvrait les portes d’un établissement psychiatrique. Cette fois, il nous embarque aux frontières de notre société, où survivent ceux que jadis on appelait les « Gueux » et que désormais on n’appelle plus du tout, ou alors, SDF, 3 lettres pour désigner avec une pudeur hypocrite l’équivalent d’une MST sociale. De la folie à la marge, Hervé marche avec fluidité sur le fil des exclusions, sans tomber mollement dans le pathos, ni se raidir dans le sordide. Le crépuscule des gueux est un roman dans le sillage duquel persistent une « atmosphère », des couleurs, des odeurs et des sons. L’écriture s’y épanouit avec finesse, et notamment dans les dialogues, particulièrement savoureux. Enfin, l’intrigue n’est pas en reste, portée, des épaules et du coeur, par une galerie de personnages hors du commun. Je suis d’autant plus ravie de dire tout le bien que je pense de ce roman que j’épouve beaucoup d’affection pour Hervé, dont l’apparente discrétion cache mal une sensibilité généreuse et une grande élégance relationnelle. En espérant vous avoir donné envie de mieux le découvrir…

Dans « Le crépuscule des gueux », tu nous plonges dans le quotidien d’une communauté qui vit en marge de notre société. Ces « rois de la débrouille », les as-tu tirés de ton chapeau, sont-ils nés de tes observations, ou est-ce une alchimie entre réalité et fiction ?

À une exception près, les personnages de SDF du roman sont inspirés de personnes vivant dans la rue et que j’ai rencontrées. Le lieu où ils résident, le « Quai des Gueux », existe bel et bien lui aussi. J’ai simplement placé (en imagination) des personnes existantes dans un lieu existant, mais qu’ils ne fréquentent pas dans la réalité. Il y a donc une bonne part de réel, avec beaucoup de temps passé à « observer » aussi bien les personnes que les lieux, et une part de fiction. Un des plaisirs que m’a procuré l’écriture de cette histoire, c’est de m’être assez souvent laissé « emporter » par les personnages : je ne savais pas au départ comment tout cela allait se terminer pour eux.

 Au risque de choquer, j’ai parfois perçu tes personnages comme des SDF « établis ». C’est un peu comme si, même parmi les plus démunis d’entre nous, il persistait encore une hiérarchie. Et, pour tout dire, j’y ai presque vu une reproduction à l’identique des strates notre société. Est-ce une volonté de ta part ? Crois-tu que cette « compulsion hiérarchique » est inscrite dans nos gènes de « compétiteurs » ?

Ce sont des SDF qui se sont établis, effectivement. Le « F » de SDF, pour eux, signifie « Fiable » : ils ont ce qu’ils considèrent comme un domicile (les cabanes sont là depuis 20 ans…) par contre rien ne leur garantit que cela va durer et c’est à peu près la seule chose qui les inquiète. Ils sont 5 et chacun a son rôle, dont celui de « chef », mais il y a une grande différence par rapport à ce que l’on entend par là habituellement. Il ne s’agit pas d’une hiérarchie : le chef joue le rôle du chef, mais il n’est pas « supérieur » aux autres. Sa principale prérogative est de choisir qui peut intégrer le groupe ou non lorsqu’une place se libère, ça ne va guère plus loin. Les 5 résidents permanents des Gueux sont interdépendants : chacun a son importance et, du moins au premier abord, le plus important des 5 n’est pas le chef, c’est le « cuistot-bricoleur-jardinier », l’homme à tout faire du village. Dans toutes les espèces animales, y compris l’homme, il y a des dominants et des dominés. La question est posée à un moment dans le roman à propos de l’un des personnages : pourquoi le chef l’a-t-il choisi lui pour résider au village, alors qu’il ne fait strictement rien d’autre que rêvasser à longueur de journée ? La réponse est au moins double : ce personnage totalement « soumis » ne risque pas de faire de l’ombre au chef, donc de briser l’harmonie, et d’autre part il n’est pas si inutile qu’il en a l’air… Mieux, ce personnage on ne peut plus dominé est le seul à bénéficier des rares entrées d’argent du groupe ! Sa situation de dominé parmi les dominé est confortable et il s’en satisfait très bien. Pour faire court, disons que ce n’est pas tant la compétitivité qui est inscrite dans nos gènes que l’esprit grégaire, la tendance naturelle à cohabiter pour mieux affronter le monde. Et mieux affronter les autres groupes, aussi… Il n’y a pas eu de volonté de créer les personnages des Gueux en les calant sur les différentes strates de la société, mais il paraît évident que toute société (même imaginaire), doit s’auto-organiser pour survivre et que cela se produit naturellement. Dans une microsociété comme celle des Gueux, il n’y a pas de conflit durable possible : la défection de l’un des membres, quel qu’il soit, conduirait à l’explosion du groupe. Le « chef », sans qu’il en ait conscience, veille au grain : même si l’espace le permet, le groupe n’admet pas de nouveau membre, et lorsque l’un des membres part, il est immédiatement remplacé.

Ton coup de génie, dans ce roman, c’est de nous présenter tes « gueux » sans aucun angélisme. Et malgré leurs défauts, que tu ne cherches pas à éluder, on sent affleurer la tendresse. Tu passes outre les regards distants et parfois gênés pour les donner à voir tels qu’ils sont : nos frères en humanité. Cette frontière, entre eux et nous, tu la fais voler en éclats. Quel genre de gueux es-tu, Hervé et quel caddie traînes-tu derrière toi ?

Il y a effectivement un personnage important dans le roman qui tire derrière lui un caddie à provisions, et ce du début à la fin de l’histoire. Il est en fuite, et pourtant il s’encombre d’un fardeau qui ne lui servira à aucun moment lors de son périple. Ce n’est qu’à la fin que l’on comprend le pourquoi de ce comportement surprenant. Je ne peux pas expliciter davantage ici, mais disons que ce que réalise ce personnage – Luigi – est humainement remarquable : en faisant ce qu’il fait, Luigi court à sa perte ; il prend un risque énorme pour venir en aide à un groupe de personnes auquel il n’appartient pas, mieux : qui ne prendra jamais conscience de l’importance pour elles de son acte. C’est le top du top de l’altruisme. Sans aller jusque-là, et pour revenir à la question, j’aimerais bien traîner un jour ne serait-ce qu’un petit caddie…

De manière très astucieuse, c’est Timothée, un personnage plutôt lunaire, voire en absence, qui souligne et met en abîme l’absurdité et la vanité du mode de vie des gens dits « normaux ». Qu’est-ce que tes gueux ont à nous apprendre et qu’avons-nous oublié d’essentiel dans notre course au progrès ?

Au cours d’une des (nombreuses) conversations entre les personnages du roman, il est question de la différence entre plaisir et bonheur. Et de la différence entre le « vrai » bonheur et le « faux » bonheur. « Le vrai bonheur, faut qu’il prenne des vacances de temps en temps, c’est même à ça qu’on le reconnait : il revient bronzé. » À aucun moment, les « gueux » ne se plaignent de quoi que ce soit. Il ne leur manque rien pour vivre heureux, sauf peut-être de ne plus être « pas comme les autres ». Un peu comme les Gaulois de la BD, ils ne craignent qu’une chose : que le ciel leur tombe sur la tête, sous forme d’une expulsion de leur village. Ils n’ont que faire des petits plaisirs des « normaux », dont ils se demandent bien à quoi ils peuvent leur servir (« Le plaisir est l’ingrédient d’un mets dont nul ne sait la recette. ») Peut-être que ce que nous avons oublié d’essentiel, c’est qu’il n’est pas très « rentable » de se pourrir la vie pendant 90% du temps pour espérer un plaisir relatif et éphémère pendant les 10% qui restent. Les hommes préhistoriques étaient probablement plus heureux que nos citadins des grandes villes. Timothée, dans la société des gens « normaux », fait certes figure d’extraterrestre mais il est intégré. Exactement comme Krishna l’est aux Gueux. Ces deux personnages, issus de mondes qui ne se causent pas, savent parfaitement communiquer entre eux. L’histoire des Gueux n’a pas la prétention d’apprendre quoi que ce soit à qui que ce soit, mais on peut sans doute en retenir que nous avons beaucoup à apprendre de nos propres extraterrestres…

Il est également question dans ton roman de voyeurisme et de recherche de sensations fortes, voire ultimes. Selon toi, la multiplication d’images violentes, est-ce un symptôme de la violence de notre société ou, comme le prétendent certains, l’origine de la maladie ?

Je ne suis pas qualifié pour juger de l’impact de la diffusion d’images violentes dans les médias sur la criminalité ou la délinquance. Par contre, il me semble assez évident qu’une personne qui regarde la télévision plusieurs heures par jour (3h40 par Français en moyenne, selon les études récentes) ne peut pas s’en sortir sans séquelles. À moins que le fait de s’infliger des heures quotidiennes de passivité ne soit la séquelle d’autre chose… Les mêmes personnes qui critiquent la jeunesse actuelle pour sa « surconsommation » de jeux vidéo ou d’internet passent l’essentiel de leur temps libre plantées devant un écran télé ! Je ne pense pas que notre société soit plus violente que par le passé (elle me semble même l’être plutôt moins). La violence est certainement plus médiatisée, plus « visible ». Quand j’étais enfant, on jouait aux soldats avec des figurines, aux cow-boys et aux indiens avec des pistolets et des arcs en plastique, à Zorro avec des épées : on tuait au moins autant en imagination que dans les jeux vidéos sophistiqués d’aujourd’hui. L’hémoglobine se répandait sur nos écrans mentaux au lieu des écrans vidéo. Quelle différence ?

Tes personnages, et c’était déjà vrai dans « Morsaline », sont faits d’os et de chair : à certains moments, j’ai même cru entendre le son de leur voix. Comment les construis-tu ? Es-tu un genre de Frankenstein littéraire ?

Je suis sensible aux dialogues. C’est assez difficile de retranscrire les propos tels qu’ils sont énoncés en « vrai », mais ça me semble indispensable. Est-ce que tu imagines un personnage des Gueux, à table, demander « Maurice, pourrais-tu me passer le sel, s’il te plaît ? » Non ! Pourtant, dans beaucoup de livres, les dialogues sonnent faux. Dans le crépuscule des Gueux, chaque personnage a sa façon de parler, ses tics de langage. Je n’utilise jamais les « s’exclama Gérard », « se lamenta Cindy » ou « affirma Paul » qui représente une part non négligeable des caractères imprimés dans un livre classique. Je trouve ça inutile (et lourd…) pour 2 raisons. Si Paul affirme quelque chose ou si Cindy se lamente, on devrait le savoir en lisant leurs propos (le pire est quand même le « s’exclama Gérard » lorsqu’il suit un point d’exclamation, ou un « demanda Léon » derrière un point d’interrogation, sortes de pléonasmes syntaxiques). Et les paroles retranscrites « comme elles sont parlées » doivent suffire à identifier qui les exprime : dans la vie, lorsque tu parles à un aveugle, tu ne te présentes pas à chaque phrase…

Tu es édité par Krakoen. Quelques mots sur cette « fabrique de livres » qui apparaît, elle aussi, un peu comme une communauté d’auteurs ?

Krakoen est une communauté d’auteurs. Chacun apporte ce qu’il peut, quand il peut, selon ses disponibilités, ses compétences et ses affinités. La somme des contributions, même modestes, des uns et des autres  en temps, en idées, en savoir-faire, finit par donner quelque chose de plutôt pas mal. Ça fait des années que ça dure et le catalogue comporte une grosse soixantaine de titres… On peut faire un parallèle avec ta question sur les strates de la société et avec la « société » des Gueux. Plus petit qu’il ne l’est, Krakoen ne pourrait pas fonctionner (ou perdrait en visibilité, ce qui reviendrait à disparaître), plus gros il se gripperait ou éclaterait. Il y a un « chef », mais il ne donne jamais d’ordres… Et non : je ne me risquerai pas à associer un à un les auteurs Krakoen aux résidents des Gueux. Tiens, j’en profite pour faire la bise à tous les krakamis de passage par ici !

Merci Hervé !

 
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Leoni revient dans Carrières noires, c’est Au-delà du raisonnable

21 avr

EP- Bon alors, tu la trouves comment, ta silhouette, sur la couverture de tes nouvelles aventures ?

Leoni – Sobre, comme moi, et j’aime autant comme ça. Et puis, ce qui me touche, c’est que je suis avec mon équipe. L’amitié, c’est peut-être encore le dernier truc auquel je crois. Et toi, t’en penses quoi ?

EP – Je suis fière de toi, mon grand. Je savais bien que tu n’étais pas du genre à te laisser couler. Véronique Ducros, notre nouvelle éditrice, elle t’a soigné aux petits oignons. Je crois qu’elle a un petit faible pour les gars du Sud.

Leoni – Ah ! Mais j’ai déjà fort à faire avec Eliane, tu vois ! Embrasse-là quand même de ma part et de celle de Mémé Angèle…

Mémé Angèle – C’est qu’il le mérite bien, hein « u mio figliolu ». Parce que vous lui en faites voir de toutes les couleurs ! Et c’est que ça m’en fait moi des soucis, parce que celui-là, il faut le surveiller comme le lait sur le feu. Comme ce vaurien d’Ange !

Ange – Oh ! Vous m’avez appelé ? Il y a quelqu’un à cambrioler ? Des papiers à escamoter ? Un tour de passe-passe…

Leoni – Mais non, « u mio fratellu », on parlait de la couverture de « Carrières noires », ton avis ?

Ange – Mmm, c’est beau et pourtant, je n’y suis pas, moi !

Leoni – Je croyais que tu préférais opérer en toute discrétion !

Ange – Oui, et puis, de toute façon, il n’y avait pas la place pour un gabarit comme le mien ! Et puis, un beau gosse comme moi, tu penses, ça t’aurait fait de l’ombre !

Eliane – Quel vantard ! Il est bien tel que tu me l’avais décrit, tiens ! Moi non plus, je n’y suis pas, je crois que ça aurait été trop compliqué pour les chignons. Et puis, moi, je préfère être sous la couverture, plutôt que dessus. Pas vrai commandant de mon coeur ?

Baudoin – Là, elle t’a bien eu, commandant ! Fais voir un peu… Mmm, on dirait bien que j’ai maigri. Bah ! Pour fêter ça, je me reprends un sachet de chouquettes !

Thierry – On voit pas trop mes boucles blondes, mais on sent quand même tout le charme qui émane de ma silhouette.

Grégoire – Ouaih, tu ressembles quand même un peu à un bâton de sucette. Vise plutôt ma carrure et prends-en de la graine, « gueule d’ange » !

François – Vous êtes pire que mes gamins ! Un peu de tenue, quand même !

Leoni – Putain, les gars, ce que vous m’avez manqué !

Isabelle – Bande de machos, va ! Une petite psychanalyse ne vous ferait pas de mal ! Quoique, je vous aime comme vous êtes, défauts compris.

EP – S’cusez de vous interrompre, là, les enfants. Donc, si je comprends bien, vous êtes tous au poil pour de nouvelles aventures ? Oui ! Nickel ! Alors rendez-vous en mai dans « carrières noires » et reprenez votre souffle, vous allez en avoir besoin. Tanti basgi mamone, ti tengu cara.

Mémé Angèle – Anch’eiu. So sempre cu’ tè.

 
 

Concours de nouvelles 2012 Anzin Saint-Aubin

07 avr

Si vous avez de bonnes nouvelles (catégorie « générale » ou « jeune ») n’hésitez pas à vous inscrire pour l’édition 2012 de ce concours.

Laissez divaguer votre imagination à partir d’une photo et envoyez vos mots à concours-anzinois@orange.fr.

A près Lucienne Cluytens et Maxime Gillio, j’ai le grand plaisir de présider, cette année, le comité de lecture.

Alors, à vos plumes ou à vos claviers.

 

Plongée en apnée dans « Dunkerque Baie des Anges »

02 avr

Un entretien avec Maxime Gillio

- Dis Leoni, tu ne m’en voudras pas si je donne la parole à Maxime ?

- Les amis de tes amis sont mes amis.

- Alors c’est parti !

 

2, c’est le nombre de mois qu’il aura fallu à Maxime pour écrire la suite tant attendue des Dacié & Marquet, tout cela en changeant d’éditeur.

2, c’est aussi le nombre de doigts que j’ai laissés dans l’aventure.

Qu’à cela ne tienne, prenant mon courage à 2 mains et malgré la souffrance endurée, je voulais vous faire partager tout le plaisir – un peu masochiste, il est vrai - que j’ai eu à plonger  dans les eaux sombres et salement polluées de « Dunkerque Baie des Anges ». Oui, c’est vrai, Maxime est un ami. Et à ceux qui me suspecteraient de complaisance je rappellerais la devise de mon île, que j’ai faite mienne : « souvent conquise, jamais soumise ». Pour autant, et justement en raison de l’estime que je porte à ce grand dadais, je ne vois pas pourquoi je me priverais de dire tout le bien que je pense de lui et de sa plume qu’il sait balancer avec panache. A suivre, cet entretien, pour mieux connaître l’homme et se découvrir de nouvelles raisons d’apprécier l’auteur.

« Dunkerque baie des anges » est édité dans la collection Regiopolice. Tu peux nous en dire plus sur ce nouveau venu dans l’univers du polar et sur ton parcours d’auteur ?

« Regiopolice » est en effet une nouvelle collection chez un nouvel éditeur (Sirius), mais derrière, ce sont loin d’être des nouveaux sur le marché de l’édition. En effet, Sirius appartient au groupe Vauvenargues, c’est à dire Gérard de Villiers. Cette nouvelle collection bénéficie donc des réseaux de la distribution et du savoir-faire du créateur de SAS, Brigade Mondaine, L’Exécuteur, etc. C’est Albert Benloulou, un des derniers éditeurs et confidents de Frédéric Dard, qui a eu l’idée de cette collection. Il avait en effet vu la prolifération et l’engouement autour des polars dits régionaux, et s’est dit qu’il serait bon de développer ce principe, mais avec une diffusion nationale. Ainsi, « Régiopolice » présente des intrigues disséminées aux quatre coins de la France (le premier se passe dans le 93, le deuxième à Calais, le troisième à Thonon et le mien à Dunkerque), mais avec une stratégie de diffusion bien établie : tirage à 10 000 exemplaires en diffusion nationale.
Albert et moi nous connaissions via notre admiration pour Frédéric Dard et l’association des Amis de San-Antonio. Il m’a donc proposé de rejoindre l’écurie qu’il était en train de monter, et qu’a reprise depuis Anne Martinetti, la directrice éditoriale. J’avais des craintes, car j’importais chez eux une série qui avait déjà trois tomes publiés ailleurs. J’ai toujours des craintes, d’ailleurs. Car les fidèles de Dacié et Marquet me suivront chez Régiopolice, mais est-ce que les lecteurs qui me découvriront « par hasard » accrocheront à ce volume qui termine une série commencée ailleurs ? C’était tout l’enjeu durant la rédaction de mon manuscrit, et Anne Martinetti a été vigilante à ce que ce dernier opus puisse être lu par tous.
Quant à mon parcours d’auteur, ma foi, j’ai eu de la chance d’être repéré par un mec à qui toi, moi, et tant d’autres devons beaucoup, à savoir Gilles Guillon, le créateur de la collection « polars en nord ». Il a eu le culot d’accepter mon premier manuscrit, Bienvenue à Dunkerque et m’a mis le pied à l’étrier. Au départ, j’étais enseignant. Professeur de lettres, comme on dit pompeusement. Je me suis arrêté à la lettre Q et j’ai démissionné il y a un an, après onze ans de – presque – loyaux services. L’évolution du métier m’indisposait et ne correspondait plus à la mission que je pensais être la mienne vis-à-vis des élèves. J’étouffais. Les enseignants sont de plus en plus infantilisés, on leur crache dessus de toutes parts, ils ont de moins en moins les moyens de s’exprimer, et ce qu’ils doivent apprendre aux élèves est pour moi incompatible avec mes idéaux. Alors j’ai préféré partir pour tenter de m’accomplir ailleurs. Plutôt mourir riche de ce qu’on a vécu que pauvre de ce qu’on n’a pas été… (C’est de Frédéric Dard !)

Tes trois derniers titres « Dunkerque Baie des anges », « Batignolles Rhapsody » et « Les disparus de l’A16 », donnent à voir des univers très différents, Batignolles Rhapsody jouant peut-être le trait d’union entre les deux autres. Il y a donc au moins trois auteurs en toi, Maxime. Que t’apporte chacun d’eux, à part, et c’est leur seul point commun apparent, le plaisir de manier la langue et de l’étirer dans des registres à première vue opposés ?
J’ai fini par me rendre compte qu’un Dennis Lehane, ou qu’un Joe Lansdale, il n’y en avait pas d’autres, et je ne serai jamais leur équivalent. Ils sont peu, ceux qui savent comme eux, avec leur talent, leur génie et leur élégance, marier en un seul roman leur vision désespérée du monde, leur cynisme génial et leur humour décalé. Pour moi, les choses sont claires : soit tu sais faire comme Lansdale, soit tu produits un brouet immonde qui s’appelle le mélange des genres. Et comme je ne serai jamais Lansdale, je me suis dit qu’il valait mieux écrire dans des registres différents et clairement définis. Soit le très noir, soit le très burlesque, soit le cynique… Bien sûr, ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas des passerelles à l’intérieur d’un seul roman, heureusement. Mais désormais, avant chaque texte, je me pose la question : quelle en sera la tonalité majeure. C’est du choix de l’intrigue que résulte la réponse à cette question. Ainsi, pour « Baie des anges », c’était une évidence : après trois romans à dominante plus légère ou pittoresque, j’avais envie d’une plongée dans le noir intense, sans la moindre pause respiratoire. Ca correspond aussi à mes propres goûts de lecture. Mais je m’aperçois en te répondant que j’ai l’air d’écrire soit du très léger, soit du très noir, alors qu’en réalité, mes textes sont un peu plus panachés que ça. Enfin, j’espère…

Par touches incisives mais légères, un peu à la manière des estampes japonaises, tu décris la ville de Dunkerque avec parfois beaucoup de poésie, ce qui fait souvent un contrepoint au côté sombre de l’intrigue et des personnages tout en resituant une ambiance singulière. Quel est ton rapport aux lieux et plus particulièrement à ta ville ?
Ca me fait plaisir, ce que tu me dis. Franchement. Parce que clairement, mon principal point faible, ce sont les descriptions, surtout les lieux. En ce sens, je suis jaloux d’un mec comme Paul Colize qui arrive à te décrire une capitale en une ligne, et toujours avec justesse.
Disons qu’en tant que lecteur, les descriptions m’emmerdent. En tant qu’ex-professeur, qu’est-ce que je pouvais me faire suer à étudier le discours descriptif avec les élèves… Dès lors, pourquoi est-ce que je souffrirais en tant qu’auteur à me chiader des descriptions ? D’autant que la règle absolue, me semble-t-il, est que quand tu en baves pour écrire un passage, cette difficulté se ressent à la lecture, sauf à y passer des jours, ce qui est hors de question pour moi. Du coup, je veux que mes descriptions soient par petites touches. Phrases brèves. Et qu’elles parlent aux sens, qu’elles créent une atmosphère, participent à l’action par une mise en condition, qu’elle ne soient pas là que pour remplir de la copie et atteindre mes 300 000 signes. Quand mes flics arrivent sur une scène de crime, je n’en ai rien à battre que le papier-peint soit blanc, rouge, ou à motifs. En revanche, que les lais soient mal posés, qu’il soit jauni, déchiré et que la moquette soit trouée par les cigarettes, là oui, ça me parle, parce que ça donne du sens. Bon, l’exemple est sans doute caricatural, j’essaie quand même d’être plus subtil.
Pour en revenir à ta question, tu sais comme moi comme c’est ambigu d’être étiqueté « auteur régional ». J’ai horreur du chauvinisme, c’est viscéral. Et pourtant, j’ai bien conscience que la plupart de mes lecteurs sont attachés aux lieux qu’ils reconnaissent. C’est donc une recherche permanente d’équilibre. La plupart de mes intrigues se passent à Dunkerque, mais c’est parce que c’est la ville que je connais le mieux ! Après, je n’en fais pas une obligation, une contrainte systématique. Si tu veux délocaliser la place Jean Bart sur la place de la Comédie à Montpellier, vas-y, ça ne me pose pas de problème. J’attache beaucoup plus d’importance à la description des personnages et aux dialogues qu’aux endroits. Connelly situe toutes ses intrigues à Los Angeles, Lehane à Boston. Et on les étiquette « auteurs régionaux » ?
Dans ce roman, tu donnes l’impression de vouloir aller au bout de tes personnages et, en effet, pour certains c’est un aller sans retour… Quoique ? Es-tu jusqu’au-boutiste ? Est-ce pour respecter un des codes du polar qui voudrait que les histoires de noir se terminent mal en général ? Ou est-ce un état d’esprit passager ?
Sur ce dernier titre, ça tient à deux raisons bien distinctes. La première, narrative, étant que je voulais clore, si ce n’est la série, du moins le cycle entamé dans mon premier tome. Je réponds aux différentes questions posées dans les trois premiers, et je voulais que les choses soient d’une profonde noirceur. Ainsi, sans dévoiler la fin, on peut considérer que soit j’arrête la série, soit elle continue, mais avec un angle et une tonalité différents des premiers. Il fallait donc que j’aie une démarche jusqueboutiste. Ce sont des personnages que l’on côtoie depuis trois titres, et je voulais que certains disparaissent, ou soient marqués à vie par ce qui va leur arriver. J’adore la série « The Shield », qui, toutes proportions gardées, m’a inspiré pour ce roman. De la même manière, les scénaristes de la série anglaise « MI 5″ font mourir chaque saison des personnages que l’on pense indispensables, et ça, j’adore, car on ne s’y attend pas. Or quel est le but d’une série ou d’un roman ? Surprendre, non ? Qu’est-ce que ça me gonfle quand on sait au bout de cinq épisodes quel personnage va mourir, vu tous les indices qui sont donnés depuis le début. Il n’y a plus aucun étonnement ! Dans le même ordre d’idées, la BD « Walking Dead » est assez géniale, car fait subir à ses personnages des traitements que l’on n’a jamais lus ailleurs.
Donc comme je ne sais pas encore si je vais reprendre un jour ces personnages, ben autant qu’eux se souviennent de moi !
La deuxième raison tient à mon caractère, en effet. Parmi mes innombrables défauts, je suis un type entier. Sans doute trop, ce qui m’a déjà joué des tours, et m’en jouera encore… Ca fait des années que j’essaie de gommer ce travers, de me nuancer, mais j’ai vraiment du mal. Alors autant assumer, du mieux possible. Je pars du principe que quand on est honnête et sincère, les maladresses sont toujours pardonnées. Et pour faire mon coquet, j’ai aussi l’impression que certains lecteurs aiment ce côté-là, alors j’en joue aussi, faut le reconnaître.

Quels sont les principaux défauts et qualités de Dacié et Marquet, ton couple d’enquêteur, et que te doivent-ils si tant est que tu y aies mis de vrais morceaux de Gillio dedans ?
Quand j’ai créé Dacié, il y a maintenant neuf ans, je voulais en faire une extrapolation de ce que je pourrais devenir dans 25 ans. Et je me suis vite rendu compte que c’était une erreur de se projeter ainsi, je manquais de recul. Alors j’ai tenté de lui (et de leur) donner des traits qui ne sont pas les miens, positifs comme négatifs. Et je m’aperçois que c’est raté… Alors je te fais la liste, tu me diras ce qui est à prendre ou non, depuis le temps qu’on se connaît…

Dacié est un faux modeste. Cynique afin de masquer ses blessures, arrogant sans en donner l’air, imbu de lui-même. Il a une certaine sagesse, mais qui l’autorise à donner des leçons (c’est un ancien prof !). Il ne se remet pas facilement en question. Mais il est calme, posé, méthodique et réfléchi.
Marquet est un impulsif. Sanguin, écorché vif. C’est un revanchard, qui a grandi le couteau entre les dents et qui du coup, manque singulièrement de recul sur la vie, toujours vue à travers le prisme de la lutte. Nerveux, incapable de profiter du moment, torturé. Bourré d’a-priori, d’idées reçues. Complexé par son manque de culture et de savoir. Une vraie tête de con.
Oui, tu as raison, il y a des vrais morceaux de Gillio dans les deux…
Dans la plupart de tes romans, des personnages de la vie réelle font une apparition en forme de clin d’œil. Que représente l’amitié pour toi et jusqu’où peut-elle t’emmener ?
On en revient à mon côte jusqueboutiste… J’ai du mal à nuancer mes amitiés et mes inimitiés. Je me rappelle, gamin, la première fois qu’un de mes potes, avec lequel je partageais énormément, a énoncé une idée contraire à la mienne. C’était une connerie, un détail, mais j’étais ravagé. J’avais une dizaine d’années et j’étais naïvement persuadé qu’en amitié comme en amour, on devait être d’accord sur tout, tout le temps.
Evidemment, j’ai grandi (j’ai pas dit mûri) et acquis un peu d’expérience qui me font relativiser les choses, mais ce traumatisme de jeunesse me hante toujours quelque part. Ca me joue des tours, car j’ai tendance, instinctivement, à me livrer trop facilement quand j’ai l’impression d’être en confiance. Et j’ai reçu quelques coups de poignard dans le dos, dont un encore récemment…
Du coup, je me suis blindé. Certains me reprochent une certaine froideur, voire une forme d’arrogance. Peut-être. Mais il n’y a rien de condescendant. C’est juste une protection, le temps de jauger. J’ai une devise d’un philosophe grec tatouée sur l’épaule : « Souviens-toi de te méfier ». Ce n’est sans doute pas pour rien.
 
En dépit de certaines outrances, et peut-être même à cause d’elles, on sent aussi poindre dans tes romans une grande sensibilité. Assumes-tu cette part plus « féminine » ? Pourrait-elle te conduire à explorer d’autres genres littéraires ?
« Souviens-toi de te méfier », l’outrance, l’incongruité, un mémoire de maîtrise sur le thème de la désinvolture, un cynisme affiché… Ca cache quoi, docteur ? J’essaie de jouer les gros durs, mais faut croire que quand on me connaît, c’est juste un masque. Je l’assume, oui. Je fonctionne beaucoup, trop, au feeling avec les gens. Question de sensibilité. Quant à explorer d’autres gens littéraires, ma foi, j’avoue que ça me travaille. Nous avons, toi et moi, collaboré à l’indispensable recueil « Les auteurs du noir face à la différence ». Pour les besoins de ce livre, j’ai imaginé une nouvelle racontée par une petite fille autiste, un thème qui me touche particulièrement. C’est la première fois que je me frottais à autre chose qu’à du polar. J’ai cru comprendre que cette nouvelle ne laissait pas indifférent. Et certains de mes proches me réclament, depuis plusieurs années, que je tente autre chose que du polar. Mais j’ai tellement peur de ne pas savoir le faire et de faire chier les gens…

Quels sont tes projets et/ou tes rêves actuels ? Quelques mots sur les eXquis men peut-être ?
Distinguons projets et rêves… Projets : pérenniser les eXquisMen, cette agence de promotion des métiers du livre que j’ai créée avec l’aide de mes indispensables David et Benjamin, que l’on soit incontournables, inévitables, souhaités et acclamés. Toujours dans les projets : quelques manuscrits à venir, peut-être. Dans des genres différents, avec des interlocuteurs différents.
Rêves : habiter une maison typique du centre de Londres, me lever le tôt le matin et manger des baked beans avec des oeufs au plat en buvant du café au lait, emmener les enfants à l’école à pied en longeant Hyde Park, respirer l’odeur de cette ville, rentrer chez moi, embrasser ma femme qui part au travail, allumer mon ordinateur, répondre à mes associés, être heureux de travailler, recevoir un appel de mon éditeur enthousiasmé par mon nouveau manuscrit, retrouver ma famille en fin d’après-midi, manger un steak and kidney pie, aller au pub écouter des prolos anglais refaire le monde en buvant de la pisse d’âne, rentrer, m’asseoir près du feu et apprendre l’italien en frémissant d’aise en pensant au roman qui m’attend à côté de mon lit.
Quelle est la question que je ne t’ai pas posée et à laquelle tu aurais eu envie de répondre ?
Comment réussis-tu un aussi délicieux fish and chips ? Très simple : bière brune et curry dans la pâte à frire.
Merci de m’avoir accordé de ton temps et de ton intérêt, Elena.

Ben, m’enfin ! Merci de quoi ? Et pour les doigts, je te préviens que tu ne t’en tireras pas aussi facilement. Qu’est-ce que je pourrais bien te casser, pour me venger… Mmm, voilà qui mérite réflexion.