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Archive for juillet, 2011

Mémé Angèle a fait main basse sur Marcq ou crève

23 juil

Leoni se gratta le menton d’un air dubitatif. Il aurait pourtant juré l’avoir laissé là, sur le petit banc de pierre à l’ombre de l’olivier. Il désigna l’endroit à sa grand-mère qui venait d’apparaître sur le pas de la porte dans sa tenue des grandes batailles : un fichu dissimulant son chignon et le large tablier gris sanglé autour de ses hanches.

- Mémé, tu n’aurais pas vu mon bouquin ?

- Quoi, celui avec la couverture orange un peu olé-olé ?

- Oui, « Marcq ou crève » de Philippe Govart.

- Ah ! Ben ! Je me demande où ils vont chercher des titres pareils !

- Tu sais où il est ?

Mémé Angèle s’essuya le front d’un ample mouvement de l’avant-bras qu’elle interrompit lorsque sa main passa à l’aplomb de ses yeux. Sous sa visière improvisée, elle darda un oeil malicieux en direction de son petit-fils.

- Sur ma table de nuit. Cette nuit, j’arrivais pas à dormir. Alors j’ai commencé quelques pages et, de fil en aiguille… Tiens-toi bien ! Le policier, il mène son enquête à Escobecques ! C’est pas là que tu m’as dit qu’habitait ton espèce de Fouine ?

- C’est là, oui ! Et je pourrai le récupérer quand, mon polar, tu crois ?

- Tu en es où ?

- J’en suis, j’en suis, au moment où Shryve s’apprête à entrer dans la maison de « Blanche Neige », ça te dit quelque chose ?

- Ah ! Tu n’en es que là ! Beuh ! Tu verras la suite ! C’est incroyable ! En fait, il mène tout un tas d’interrogatoires à Escobecques alors que…

- …Tais-toi Mémé ! J’ai envie de le lire ce livre, pas de me le faire raconter !

Le petit rire de l’aieule roula avec l’accent doux et frais d’un filet de fontaine. Leoni l’enveloppa d’un regard d’amour pur, tout en bougonnant pour donner le change.

- Bon ça va, j’ai compris ! Je vais m’en commander un autre. Mais dis-moi, je ne pensais pas que ce genre d’histoires pouvait t’intéresser !

- Moi, les histoires, j’ai toujours adoré. Les lire, les dire et les écouter. Et puis, dans tes enquêtes, tu ne me dis presque rien. Alors, je me documente.

Mémé Angèle s’approcha de Leoni d’un pas décidé et résolument chaloupant, la pointe de ses pieds indiquant invariablement 10H10. Elle caressa l’épaule de son petit- fils en faisant mine d’en chasser une feuille imaginaire.

- Tu as dû en voir des choses horribles, u mio figliolu. Mais tu ne bois pas, toi, hein ? Enfin, pas comme ce Shryve. Parce que depuis que Marie, enfin, je veux dire,… je sais bien que tu n’as pas toujours le moral… Alors, tu vois, je ne voudrais pas…

Leoni l’interrompit en lui volant un baiser parfumé à l’eau de Cologne et au basilic qu’il s’était baissé pour cueillir dans son cou.

- Ne t’inquiètes pas mamone, je tiens le coup. Et c’est en partie grâce à toi. Tu nous prépares quoi, de bon ?

- Melanzana à la parmigiana ! On va se régaler !

- C’est garanti. Bon, donc je fais une croix sur mon polar jusqu’à ce que tu l’aies terminé, c’est ça ?

- Ben oui. C’est que, quand on a commencé, on n’a pas envie de le lâcher.

- Alors, c’est qu’il est bon ! J’en dirai deux mots à Philippe en trinquant avec lui autour d’une bonne bouteille de vin blanc de l’Ardèche ou du Cap.

Leoni lança un clin d’oeil complice à sa grand-mère dont le pied droit s’impatientait de retourner en cuisine pour y livrer, avec son célèbre tour de main, une bataille décisive.

- Enfin, si j’ai ta permission…

Lorsque mémé Angèle eut effectué une parfaite volte en direction des ses fourneaux, Leoni, d’un mouvement sec et expert lui dénoua le tablier. Elle tourna brusquement la tête en lui lançant un regard faussement courroucé. Il baissa les yeux à demi dans une contrition feinte. L’un et l’autre également joyeux et légers : ils venaient de chiper 30 ans au temps.

Pour en savoir plus, c’est ici : Marcq ou Crève, un polar de Philippe Govart