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Archive for juin, 2011

Frères d’élection : chjami è rispondi

30 juin

Questions à Ange

Leoni semble dire qu’entre vous deux, c’est « à la vie, à la mort ». Jamais d’ombre au tableau, vous confirmez ?

Je confirme.

Il va falloir que vous m’aidiez un peu, là ! Si vous êtes aussi taiseux que lui, ça risque de tourner court !

Ecoutez, Leoni, il peut me demander d’aller sur la lune, l’idée de lui demander pourquoi ne me viendrait même pas à l’esprit. C’est mieux, là, comme développement ? Dans sa première enquête, le juge pédophile, celui qui faisait le mariole à Marseille, c’est moi qui l’ai aidé à le faire tomber. Quand Marie a eu la bonne idée d’aller sauver des enfants au fin fond de la jungle Sri Lankaise, je me suis chargé de l’opération de sauvetage. Et quand ce taré de Moloch a refait surface, on a sauté ensemble de la même fenêtre. Je serai toujours là pour lui. Il a toujours été là pour moi. Un point c’est tout !

Vous avez une dette envers lui, c’est ça ?

Avec Leoni, on n’est pas en compte, vous comprenez toujours pas ? C’est ça, l’amitié, on ne se doit rien, on n’attend rien de l’autre, mais, on se serre les coudes quand c’est le moment.

Ouh ! Mais c’est que tout cela ressemble furieusement à un pacte ! N’aurait-il pas été scellé au moment de la mort « accidentelle » de votre père ?

Bien avant. Je n’ai pas été beaucoup à l’école mais il me semble bien qu’il y en a un qui est mort il y a perpète qui a dit « parce que c’était lui, parce que c’était moi » !

Mmm Montaigne. Donc, pas de femme entre vous ?

Ah ! Les femmes ! Un poison délicieux, pas vrai ? On a convenu d’un accord vers 14-15 ans. Un genre de « code de bonne conduite » avec priorité au premier qui met clairement une option sur la gazelle.

Mais, et la fille dans tout ça ? C’est super macho, votre truc ! Et si elle n’a pas envie de respecter votre « priorité à droite », hein ?

Ben, il y en a un des deux qui s’efface. Mais le cas ne s’est jamais produit.

Donc, votre amitié n’a jamais vraiment été mise à l’épreuve.

Pensez ce que vous voulez. Moi je vous dis que même la plus belle fille du monde ne pourrait pas glisser un cil entre nous.

Des « riches », vous en avez dévalisés beaucoup ?

Autant que mes talents me l’ont permis ! Mais je suis à la « retraite » maintenant. J’ai « raccroché » mes chaussons de « danseuse ». Pour faire plaisir à Leoni. Un peu aussi pour mémé Angèle. Elle s’est toujours fait du mauvais sang pour moi.

Des chaussons de danseuse ! En taille 48, ça existe ? Bon, plus sérieusement,  il paraît, selon des sources sûres, que Leoni aurait une cicatrice au dessus de la fesse gauche, vous pourriez nous en dire plus ?

Ah ! La fameuse cicatrice ! C’est Eliane qui vous a vendu la mèche ?

Moi aussi, je sais me taire. Alors, cette cicatrice ?

Non, je ne dirai rien. C’est à lui de raconter l’histoire s’il en a envie. Je peux juste vous dire que ça a été un grand moment !

Il aurait pu vous passer les menottes ?

Il aurait préféré se tirer une balle dans le pied. C’est pour ça qu’il voulait que j’arrête. Il savait aussi que certains flics étaient en train de se rapprocher dangereusement de moi. Des flics et puis aussi des gars pas très recommandables. Je ne me suis pas fait que des amis. Mais c’est derrière moi. Maintenant, je tape le carton au village, je vais à la chasse et je fais mon sac de voyage quand Leoni m’appelle.

Rien de rien, alors ? Définitivement rangé des voitures ? Votre prochain déplacement à Monaco n’est donc qu’un voyage d’agrément, c’est ça ?

Je vais pas frimer en essayant de vous faire croire que j’ai été invité à la cérémonie ! Nan ! Je vais juste faire un tour au casino. Histoire de voir si j’ai pas perdu la main.

Roulette, Black Jack ?

Tous les jeux m’intéressent.

Attention ! Jeux de mains, jeux de vilain !

Les vilains sont rarement ceux que l’on croit. Ecoutez donc ça : I ghjuvannali, une chanson de Canta qui parle du sort que l’on a réservé à de prétendus « hérétiques ». Mais bon ! Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage.

 

 

Frères d’élection : chjami è rispondi

23 juin

Questions à Leoni

KONICA MINOLTA DIGITAL CAMERA

Qui est Ange ?

Plus qu’un ami, Ange, c’est le frère que je me suis choisi. Il y a un proverbe en Corse qui dit «  Dimmi quant’è tu mi teni è micca quant’è tù mi veni  » ( Dis moi combien tu m’aimes plutôt que notre degré de parenté ). Je l’ai toujours connu. On a grandi dans le même village, ensemble on a fait les 400 coups…

Son nom de famille n’apparaît jamais, c’est plutôt étrange, non ?

Ange, c’est Ange et puis c’est tout ! De toutes façons, le nom de famille de son père, il n’a jamais voulu le porter. En quoi ça vous avancerait de le connaître, hein ? Et qu’est-ce ça change ? Les anges ne portent pas de nom de famille que je sache !

Et vous, votre nom, Leoni ?

C’est celui de ma mère. Le nom d’épouse de ma grand-mère.

Le sujet est sensible à ce que je vois. C’est donc ça qui vous a rapprochés, vous détestiez tous les deux votre père ! Le vôtre se payait en grasses commissions sur les ventes d’armes entre la France et l’Afrique et le sien, alors ?

Le sien ? Officiellement, c’était un type bien. Un « gsiò », comme on dit chez nous, un genre de potentat local si vous préférez. Un notaire tout ce qu’il y a de respectable, en façade seulement. Pour les siens, c’était un salaud.

Comme vous y allez ! Qu’est-ce qu’il faisait de si terrible ?

Quand il rentrait et qu’il avait bu, ce qui arrivait presque chaque soir, il frappait. Avec les poings serrés ou des paroles assassines, dans les deux cas, c’était pour faire mal. Heureusement, Ange, même petit, c’était déjà une force de la nature.

Et comment ça c’est terminé ?

Mal pour le père. Ange s’en est tiré, mais sa mère était déjà à moitié folle. Elle a définitivement basculé quand son fils aîné s’est fait tué à Marseille.

Mal pour le père, c’est un peu vague, non ?

Un accident domestique. Il est tombé ivre mort dans la cheminée.

Mmm… J’ai l’impression que vous protégeriez votre ami jusqu’à la mort, non ? C’est en même temps un peu étrange, pour un flic, de se choisir un frère cambrioleur, vous ne pensez pas ?

Ce que les gens pensent… C’est un cambrioleur aussi atypique que je suis un flic décalé. Il faisait dans la cambriole plutôt haut de gamme, style Arsène, avec la technologie en plus. A bien y réfléchir, je crois que c’était pour lui une autre façon de faire payer son père. Il n’a jamais volé que des gens qui appartenaient à la même espèce. Des vampires, je ne vois pas d’autres mots. Il s’en est payé des officines, je peux vous le garantir !

Vous en parlez presque avec fierté ! Il y a quand même conflit d’intérêt entre vos deux « métiers », vous ne croyez pas ?

Ah ! Les grands mots ! Les grand concepts ! En réalité, on fait un peu la même chose. Ce sont juste nos moyens qui diffèrent.

Donc, vous ne pourriez pas l’arrêter. Et vous iriez jusqu’à le cacher s’il était en cavale, comme le voudrait, je crois, un de vos usages en Corse ?

Les usages n’entrent pas en ligne de compte. Il est mon frère, un point c’est tout. Il sait qu’il peut compter sur moi en toutes circonstances et l’inverse est tout aussi vrai.

Même si…

Il n’y a pas de place pour les si. C’est inconditionnel.

Vous n’êtes pas un grand bavard, c’est ce qu’on m’avait dit et ça se confirme. J’aurai bientôt l’occasion d’avoir une autre version des faits en questionnant Ange. En attendant, j’aimerais beaucoup que vous méditiez un peu cette idée qui m’est venue. Ange, le fils du notaire est devenu cambrioleur et vous, le fils de trafiquant, vous êtes devenu flic. Vous êtes comme les deux faces d’une même pièce.

J’y réfléchirai. On n’a sûrement pas choisi le quoi. Au début du moins. Mais on a tous les deux choisi le comment. Ce qui nous a rapprochés, et qui en définitive aurait pu nous éloigner par les chemins en apparence opposés que nous avons empruntés, n’a fait que nous souder davantage. Ange et moi nous avons une règle en commun : nous n’acceptons pas les règles, surtout celles que l’on cherche à nous imposer.


 

Mes dernières lectures, des mots qui valent la peine qu’on leur fasse écho…

15 juin

Aussi étrange que cela puisse paraître, je lis des romans policiers.

Ben oui, les turpitudes de mes collègues imaginaires me détendent. Je me repose tandis que d’autres vont au charbon. Vous n’imaginez pas le bien que cela me fait ! Je me laisse embarquer, je flotte comme un petit bouchon…

Mes derniers voyages ? La fracture de Coxyde d’un certain Maxime Gillio et Morsaline d’un certain Hervé Sard. Des romans qui n’ont rien en commun, si ce n’est la plume sûre de leur auteur, leur capacité à rendre compte d’une atmosphère et à nous attacher à leurs personnages, principaux ou secondaires, l’un avec le fameux noeud belge, l’autre, avec le non moins célèbre noeud breton. Bref, plat pays ou abysses de la folie ordinaire, on prend le large.

Il y a de la matière, du vivant, plus ce petit grain de folie, cette singularité à même de laisser des traces dans l’imaginaire du lecteur. Michèle Witta aurait été fière d’eux : ça non, ils n’écrivent pas comme les américains ! Et c’est tant mieux, parce que, moi, les tueurs de la pleine lune, les buveurs de sang, les traqueurs de doigts, les fétichistes du pied, c’est pas ma tasse de thé. C’est compris, Elena ?

Et puis, il y a ce Ugo Pandolfi, il faudra que j’enquête plus avant sur qui se cache derrière ce pseudonyme. Sa Vendetta de Sherlock Holmes est un petit bijou, une merveille d’inventivité aux multiples facettes et à l’éclat dangereusement trompeur, sertie dans le métal de la vraisemblance. Ce gars là, il vous fait passer des vessies pour des lanternes avec la dextérité d’un joueur de boneto ! A tel point que j’ai mené ma petite enquête en Corse sur la famille Moriartini. Pas joli, joli…

Je vous ai donné les noms de trois coupables, leurs méfaits méritent l’attention. C’est bientôt les vacances, non ? Alors plutôt que d’emporter la première niaiserie venue trônant, bien en évidence, sur une tête de gondole, sortez des sentiers battus et tentez l’aventure.

Sur ce, moi, je vais me servir une petite myrte en dégustant Jacques…

 

 

 

Un Corse à Lille, c’est moi et c’est réédité !

13 juin


Un corse à Lille - Une enquête du commandant Léoni d'Elena PiacentiniEn 2008, j’arrivais à Lille avec armes et bagages… Mémé Angèle faisait déjà partie du voyage et à la réflexion, il serait plus sage de la ranger dans la catégorie des armes plutôt que dans celle des bagages.

J’ai pris mes quartiers rue Princesse dans le Vieux Lille, le lendemain de la grande braderie.

C’est ce même jour que j’ai fait la connaissance de chacun des membres de mon équipe.

  • Le capitaine Baudoin Vanberghe, mon adjoint débonnaire et gourmand, un gars solide et affable sur lequel on peut compter pourvu qu’il ait le ventre plein. Sucré, salé, l’essentiel est que ce soit livré en grandes quantités ! Simple, discret et fidèle, c’est un homme sur l’épaule duquel je me suis bien des fois reposé.

  • Le capitaine François de Saint-Venant, un professionnel à l’éthique irréprochable qui a troqué sa soutane contre l’uniforme de flic, un interrogateur aussi subtil que tenace. Il faut dire qu’au cours de ses précédentes fonctions il a eu de nombreuses occasions de peaufiner ses talents de confesseur.

  • Le lieutenant Gégoire Parsky, un baroudeur qui a fait le coup de poing en ex-Yougoslavie, enfin, surtout aux dépens d’un général borné ! Question divorce, y compris dans le domaine personnel, on peut dire que c’est un habitué. C’est un gars entier qui n’a pas développé le gène du respect hiérarchique. Un point que nous avons en commun.

  • Le lieutenant Thierry Muissen, un jeune chien fou, une gueule d’ange, bref le chouchou de toutes les dames du central. Un bon élément, même s’il faut parfois le canaliser.

  • Le lieutenant stagiaire Eléanore Martens. Avec ses manières un peu guindées, elle dénote un peu dans cette ambiance masculine. Mais elle a des ressources et de la volonté : elle saura nous surprendre.

  • Et puis, il y a Eliane, Eliane Ducatel. Elle ne fait pas partie de l’équipe. Elle, c’est la légiste. Comment la décrire ? Une force en mouvement, une Perséphone un brin déjantée, des chignons baroques, défiant les lois de l’équilibre, et des décolletés à damner un moine Bouddhiste. Elle est imprévisible et attachante, exaspérante et attirante… Bref, je garde mes distances… Enfin, j’essaye…

 

Si vous voulez en savoir plus sur mes premières enquêtes dans ces contrées septentrionales, si éloignées des ambiances méditerranéennes dans lesquelles j’ai baigné, c’est ICI :

Un corse à Lille - Une enquête du commandant Léoni d'Elena Piacentini

 

Pierre-Arsène Leoni vient d’intégrer la P.J. de Lille, après s’être forgé une réputation de dur à cuire à Marseille. A peine est-il installé qu’une drôle d’affaire se présente : Stanislas Bailleul, chef d’entreprise, a été retrouvé mort dans son bureau après avoir disparu pendant une dizaine de jours. Le tueur a tracé une croix sur le torse de sa victime et dessiné un sourire au marqueur rouge. Cette mise en scène laisse le commandant et ses adjoints perplexes. Stanislas Bailleul ne semblait pas très apprécié de ses employés. Mais quand d’autres chefs d’entreprises sont enlevés, torturés et assassinés, Leoni s’interroge : rackets, crimes mystiques ou règlements de compte ?

 

Exclusif: Entretien avec Elena Piacentini

08 juin

« Je suis une empathique qui ne sait pas se soigner »

 

L’auteure des aventures du commandant Leoni se livre à l’auteur de La Vendetta de Sherlock HolmesEp3

Mis à part un chœur d’hommes chantant en langue corse dans une église, quelles situations mettent le cœur d’Elena au bord des yeux ?

Trois choses en fait :

La vraie gentillesse, celle qui se donne sans rien attendre en retour. Elle est devenue si rare, tellement décalée, incongrue, qu’on l’associe aussitôt à une forme de débilité mentale, d’inadaptation pitoyable. Le fait qu’elle n’ait pas complètement disparu demeure pour moi un beau mystère.

Les émotions des autres, les grandes détresses comme les grandes joies. Je suis une empathique qui ne sait pas se soigner, alors je me protège.

Les relectures des passages concernant « Mémé Angèle ». Dans l’écriture, je suis concentrée, en prise directe avec mes sensations, dans l’instant. J’oublie la tyrannie du temps, je suis dans le même présent qu’elle. Mais lorsque je repasse sur ces mots, les souvenirs montent en même temps qu’une douloureuse évidence : elle n’est plus là et elle me manque.

Dans  Rédemptions, titre original de votre premier roman (paru aux éditions Ravet-Anceau en 2008 sous le titre Un Corse à Lille), vous dites de l’un de vos personnages féminins qu’elle  avait le sentiment d’avoir un message à faire passer. Ce message, qui pouvait prendre des formes diverses, faisait écho à sa propre histoire, à son parcours personnel. Et c’est probablement parce qu’il puisait sa force et son sens au plus profond de ses tripes qu’elle parvenait le plus souvent à toucher ceux auxquels elle s’adressait. Avouez donc, il s’agit bien de vous ?

Bien vu Sherlock ! J’ai exercé le même métier que Marie, avec la même foi, et je travaille encore dans le Conseil en Ressources Humaines. Maintenant, j’écris des polars, c’est juste une autre façon de dire les choses. Je considère que les polars sont la version moderne des contes de fées. Toutes les figures sont là : le héros ou anti héros, le mal, les épreuves, le retournement, la récompense et, même, contrairement à ce que l’on pourrait croire, la fin incertaine. Il ne fait toujours pas bon se promener dans les bois, surtout lorsque l’on est vêtue de rouge. Les sirènes ont tort de s’enticher des hommes… Toujours d’actualité, non ?

Avant de poursuivre cet entretien, il y a une question de fond à laquelle vous ne pouvez échapper. Nous sommes d’accord sur le fait que les cocos roses sont indispensables dans la soupe corse. Mais pourquoi votre ténébreux commandant Leoni a-t-il tant besoin de sa grand-mère ?

D’accord pour les cocos roses. Les cocos roses… Il y a un message caché là ? C’est le nom de code de la nouvelle alliance PS/PC en vue des présidentielles ? Plus sérieusement. Leoni n’a pas littéralement « besoin » de sa grand-mère. Mais sa présence lui rend le monde plus supportable. Lorsqu’il l’emmène à Lille avec lui pour la première fois, c’est aussi pour prendre soin d’elle. Ils sont, l’un pour l’autre, tout ce qui reste de leur famille. Quand on n’a plus personne avec qui partager ses souvenirs, on devient amnésique, non ? Et puis, les grand-mères qui ont le sentiment d’être arrivées au bout de ce qu’elles peuvent et doivent faire, meurent. Mémé Angèle, c’est l’ancre de Leoni. La Corse, l’enfance. Mais Leoni, c’est aussi ce qui rattache encore mémé Angèle au monde. Elle met de la colle sur ses zones de faille. C’est sa mission, et tant qu’il y aura des fragilités chez Leoni, mémé Angèle n’osera pas raccrocher son tablier.

Comme pour vous, si j’en crois vos réponses au portrait chinois réalisé par Action- Suspense, le rêve inaccessible  de Leoni serait de maîtriser le temps, de faire un saut en arrière pour serrer sa grand-mère dans ses bras pendant une éternité ?

Qu’il se rassure, aucune de mes pages ne lui arrachera mémé Angèle. C’est ma façon à moi de la garder vivante.

Le temps, c’est  tout de même un putain d’enfoiré qui vous saute à la gorge quoiqu’on fasse. Dans « Vendetta chez les chtis », le vrai héros de l’histoire, c’est le passé. Vous le dites clairement : Qu’on le subisse ou qu’on le rejette, il est sage de le reconnaître, d’y faire face et de l’apprivoiser. Sans quoi il vous saute à la figure ou vous dévore de l’intérieur. Comment s’y prendre pour apprivoiser le temps ? Le temps passé ? Et le temps qui passe ? Comment être assez sage pour le reconnaître ?

Oups ! C’est que je suis loin d’être parvenue au dernier stade de la sagesse ! Bon le passé. Oui, je crois qu’il faut le regarder en face, sans complaisance. Sans quoi, on est condamné à reproduire sans fin les mêmes erreurs. On croit avancer alors qu’on tourne en rond. Pour ce qui est d’apprivoiser le temps, c’est une toute autre histoire ! Et puis, ce n’est pas le temps qui passe, c’est nous qui ne faisons que passer. La meilleure façon d’accepter cela c’est peut-être de le remplir de moments forts, pleinement vécus, de ne pas le gaspiller. D’accepter les rides au coin des yeux et de garder intacts ses yeux d’enfant.

Pourquoi écrire ? Pour éloigner la mort ?

Comment éloigner de nous quelque chose dont on se rapproche chaque jour davantage ? Ecrire, c’est laisser une trace. Chercher à figer le fugace, l’éphémère. Et puis, c’est moins cher et plus enivrant qu’une psychanalyse !


Il y a quelque chose de Jean-Jacques Rousseau dans la nostalgie du tempi fà, du temps passé, perdu. Ce sentiment, même s’il n’est pas particulier à la Corse, est très sensible dans l’île. Il est également très présent dans vos romans. Cette croyance dans la félicité des temps antérieurs, le bonheur d’avant le contrat social chez Rousseau, le mythe de l’état de nature, n’est-il pas, y compris sous ces formes les plus contemporaines, la reprise d’une aliénation aussi vieille que la célèbre  arnaque du paradis perdu ?

Voilà ce que dit l’un de mes personnages dans Carrières noires : « A la vérité, c’était une sale époque. Nous avions souvent faim et froid. Nous vivions dans la peur, nous méfiant de tout et de tous. Nous nous retrouvions dans des endroits sales et sombres. Les gens qui vous disent qu’ils regrettent ce temps-là sont des menteurs ou des hypocrites, ce qu’ils regrettent, c’est leur jeunesse »

Je suis d’accord, c’est facile d’idéaliser le passé, c’est même une tentation universelle. Je suis nostalgique du temps de l’enfance. La mienne a été heureuse, je sais avoir traversé ce paradis là, avec une conscience toute primitive, donc réceptive à la magie. Il m’en reste des réminiscences. Juste assez pour savoir que ce n’était pas un rêve. Je ne suis pas nostalgique des temps anciens. Mais je comprends qu’on puisse les regarder avec tendresse, ils étaient encore porteurs d’espoirs dont on sait maintenant qu’ils sont cruellement déçus.


Orphelins, père absent ou père brutal,  vos personnages (féminins ou masculins) ont souvent un rapport problématique avec leurs parents. Est-ce normal docteur ?

Euh ! On n’est pas chez Mireille Dumas, là, rassurez-moi ! J’ai besoin d’être entourée de personnages présentant des aspérités. De ce point de vue, les rapports problématiques au père ou à la mère sont du pain béni. Même Eléanore Martens qui apparaît dans « Un Corse à Lille »,  et dont les parents présentent, en apparence, toutes les garanties de la normalité a des comptes à régler avec sa famille. Ce qui est en jeu à travers le rapport aux parents et à la famille au sens plus large, c’est le sens que chacun souhaite donner à son existence. Tous les dilemmes prennent racine dans cet enchevêtrement. Les décisions de certains personnages, comme « le rédempteur » sont parfois extrêmes mais elles sont conscientes. D’autres subissent, vivent dans un brouillard permanent, piétinent. Et puis il y a les signes. Ces évènements qui nous mettent à la croisée des chemins. Il y a ceux qui sont capables de les « lire » et de leur donner sens et ceux qui n’en sont pas encore là. Pour le lecteur lucide, comprendre ce qui « tend » l’élastique intérieur des personnages qu’il a la bonté et la patience de suivre est, je crois, un plus. A certains moments, il se sent soulagé de les voir – enfin ! – emprunter la bonne direction. A d’autres, il trépigne de les voir s’enfoncer toujours plus profond dans leur marigot personnel. Dans un polar, il y a une succession d’actions. Lesquelles ne sont ni plus ni moins que la résultante de décisions plus ou moins conscientes. Le schéma des motivations de mes personnages est le premier élément sur lequel je me penche pour leur donner du corps. En définitive et en simplifiant à l’extrême : il y a ceux qui font de bonnes choses mais pour de mauvaises raisons et ceux qui font de mauvaises choses pour de bonnes raisons.


Une question plus indiscrète: que dit-il de vous Leoni, ce personnage ténébreux et rebelle ?

Celle-là n’est pas trop indiscrète. Il dit que j’exagère. Que je le tourmente. Avec les femmes surtout. Que j’exacerbe son sens du devoir. Que je devrais le laisser en paix. Mais finalement, il me comprend. Mes indignations sont les siennes. Nos valeurs sont jumelles. Nous partageons la même grand-mère, ça rapproche, non ? Il dit aussi que je suis trop excessive, imprévisible, exigeante. En un mot, fatigante. Mais je ne suis pas sûre que ça lui déplaise.


Une psychanalyste lacanienne affirme que les hommes corses ne peuvent être que des fils. Le personnage que vous avez enfanté ne lui donne-t-il pas raison lui aussi ?  En cela, justement, n’est-il pas plus universel que propre à votre île natale ?

En voilà une qui a eu des problèmes avec sa belle-mère Corse, je me trompe ? Allons, nous sommes tous fils ou fille de quelqu’un et de quelqu’une ! Leoni comme les autres. Bien sûr que ça commence par là. Notre filiation nous nourrit de modèles et de contre-modèles. Choisir la voie toute tracée ou l’opposée c’est accepter de rester à l’état d’ébauche. Toutes les injonctions dont on nous bombarde, enfant, construisent notre vision du monde. Leoni en a pris conscience. Il a choisi de se boucher les oreilles. De faire taire ces voix. Pour écouter la sienne, toute singulière. Deviens, ce que tu es et non pas ce qu’on a fait de toi. Oui, ce mouvement là est universel. Dans les sociétés, comme en Corse, où la cartographie est réduite et la famille pèse de tout son poids, la tâche peut sembler plus ardue. Mais une grande famille, c’est aussi plus d’occasions de recevoir de l’amour. L’amour, c’est la base de la confiance et de l’estime de soi. De bonnes armes pour revendiquer sa liberté. M’enfin ! Une psychanalyste qui assène qu’on ne peut être que ceci ou cela ! C’est dogmatique. En voilà une vision du monde figée ! Là où il y a de la vie, il y a du mouvement, du désordre, du chaos.


Que dit-elle de vous Eliane Ducatel, ce médecin légiste un brin foldingue, dragueuse en série, légère et impulsive ?

Celle-là est vraiment indiscrète. Eliane me taquine souvent. C’est une grande tentatrice. Elle me nargue en fait. « Regarde un peu comme je m’éclate, moi, hein ! Je glisse sur un pas de tango, j’emballe Pier Paolo et je me réveille au Negresco ! » Elle m’agite sous le nez toutes ses conquêtes et ses galipettes. « M’enfin, Elena, choisir, c’est renoncer ! ». Ah ! Mais si elle est foldingue et impulsive, c’est qu’elle  a de qui tenir ! Des hommes, je veux bien lui en donner cent et même mille. Elle s’enverra en l’air dans tous les palaces de la terre. Mais elle aura beau s’enivrer et virevolter au bras de tous les hommes qui passeront à sa portée, il n’y en a qu’un qu’elle veut. Et ça, elle me le doit.


A la différence du rêve, dans l’écriture romanesque le scripteur n’est sans doute pas tous les personnages. Comment faites vous pour apporter autant d’attention et de soins  à tous vos personnages ?

Je construis chacun de mes personnages de l’intérieur. Je m’en fais une image mentale. Lorsque je « tiens » leur psychologie, alors leurs traits m’apparaissent. Là seulement, je peux entamer le travail d’écriture. C’est quand ils commencent à influer sur le cours de l’histoire qu’ils ont vraiment pris forme. Si, à un moment donné, ce que j’avais prévu pour eux ne « fonctionne » plus, c’est que j’ai réussi à leur donner une véritable épaisseur. Pour tout dire, certains d’entre eux m’ont carrément échappé. Ils font maintenant partie de ma famille. Je fais mentir la Lacanienne. Ceux-là ne sont pas que des fils ou des filles. Ils ont vraiment une existence propre.


Pour la première fois de son existence les mots lui avaient fait défaut. Tel est l’incipit de votre quatrième roman Carrières noires, une nouvelle aventure de Pierre-Arsène Leoni. Comment travaillez-vous avec les mots ? Avez-vous des mots « amis », des mots fétiches ? Des mots tabous ?  A quel(s) jeu(x) jouez vous avec les mots ?

Seuls, les mots sont orphelins. Un peu comme les couleurs ou les odeurs. Ce sont les associations et les contrastes qui leur donnent du relief. Si les combinaisons fonctionnent, alors les images et les sensations surgissent. Sinon, c’est reparti pour un jeu de méli-mélo. J’aime les mots qui glissent, qui jouent leur p’tite musique. Le rythme participe du sens. Pas de mot fétiche. Des mots tabous ? Non. Des mots qui me font sursauter ? Certainement : ordre, hiérarchie, règle. Ach ! Les r sont rêches, vous ne trouvez pas ? J’ai longtemps écrit des poèmes. C’est une forme d’écriture qui exige beaucoup de concentration et… de lâcher prise.


Dans chacun de vos romans, vous prenez soin de tisser un réseau complexe d’intrigues qui donne à vos récits une profondeur et une richesse peu communes. Bien plus encore dans Carrières noires que dans les trois premiers romans, vous n’hésitez pas à dérouter le lecteur en (mé)tissant votre propre texte. Comment la romancière fait-elle, elle-même, pour sortir indemne du labyrinthe ? Quelque part, il faut être diabolique soi même, non ? Perverse peut être ?

Mais ce n’est pas prémédité, votre honneur ! Je ne sais pas démarrer une histoire en un seul lieu et la dérouler de manière linéaire. J’ai aussi besoin d’être surprise. Ce qui est intéressant, c’est la rencontre de personnages et d’univers qui, à première vue, ne sont pas destinés à se rencontrer. Je commence avec l’idée de ces rencontres, de ces chassés-croisés, de ces voix toutes différentes les unes des autres. Pas diabolique, non. Ni même perverse. Peut-être, parfois, à la limite de la schizophrénie. Excusez-moi, il y a Leoni qui m’appelle. Il a quelque chose à me dire au sujet d’une certaine cicatrice que je lui ai collée à un certain endroit. Euh ! Pardon ? Mais qu’est-ce qu’elle dit la Josy ? « Faut faire gaffe avec les interviews là, si vous voyez c’qu’je veux dire, hein ! Parc’qu’après, ça coupe et ça r’colle comme ça leur chante et vous vous r’trouvez à dire tout l’contraire ! Comme si qu’vous étiez sortie dans la rue avec vot’blouse à l’envers, quoi ! »


Elle n’a pas tort ta Josy. C’est vrai qu’il faut toujours se méfier des coupes et de recollages que peuvent pratiquer les journalistes. Mais, à propos justement  de la confiance et de la loyauté, Graham Greene disait volontiers que l’écrivain est naturellement déloyal à l’égard de sa société. N’a-t-il pas raison ? Et le polar, en particulier dans le registre de la critique sociétale qu’il tient, n’est-il pas un domaine où l’auteur se doit d’être le plus déloyal possible à l’égard des univers qu’il  observe et décrit ?

Sacré Gégé ! Je partage. C’est l’expression « le plus déloyal possible » qui me gêne. Et puis « se doit d’être », voilà qui est bien normatif. Un polar, c’est un lieu où l’on voit, de l’angle d’un ou de plusieurs personnages, à quel point toutes les conditions sont parfois réunies pour que tout déraille à l’extrême. C’est une façon de porter une critique sans concession. Dans l’idée d’être loyal ou pas, il y a une notion de « foi », le fait de croire ou de ne pas croire. On est dans le domaine du jugement. Je préfère rester, d’une part dans l’observation d’un contexte, et d’autre part, dans la manière dont ce contexte est vécu et ressenti par les principaux protagonistes. C’est au lecteur de se forger sa propre opinion. Pour le quatrième, par exemple, c’est la lecture d’un article qui m’a mise sur la piste. Il était question de l’augmentation de la délinquance chez les personnes âgées. Ce n’est pas que le vice s’intensifie avec l’âge, notez  bien, ce serait plutôt que les retraites diminuent alors que tout le reste augmente. C’est comme ça qu’est née Josy. Elle ne juge pas. Elle a un rêve et elle se rend compte qu’elle n’a plus les moyens de l’atteindre. Donc elle prend une décision extrême. Au lecteur de juger si c’est Josy qui est dans l’erreur la plus totale ou « s’il y a quelque chose de pourri au royaume de France ». Bien sûr il a un parti pris manifeste dans l’angle d’attaque, mais je ne suis pas déloyale là, ma charge est franche et frontale. Ceci dit, elle est davantage nourrie par une réaction « épidermique », une empathie exacerbée que par une idéologie !


N’essayez surtout pas d’écrire comme les Américains. C’est l’un des conseils de notre regrettée amie commune Michèle Witta. Je trouve, pour ma part, qu’il s’agit d’un bon et utile impératif catégorique. Vous seriez d’accord pour qu’on inscrive cette devise au frontispice de nos écrans d’ordinateur ? Avec une alerte dans nos traitements de texte quand on tombe dans le formatage et le marketing ?

Et voilà que vous recommencez : « impératif catégorique » ! Une double injonction, vous allez me rendre dingue ! Je n’ai absolument rien contre les polars américains. J’aurai plus à redire contre les romans  « efficaces ». On ne les lit pas, on les avale comme on le ferait d’un MacDo. Ils rassasient dans l’instant. Deux mois plus tard, si on vous demande de quoi il retourne, vous risquez d’être un peu court. Les lois du marketing ne surgissent pas du néant comme un cheveu sur la soupe, elles obéissent elles-mêmes à celles de l’industrie des loisirs. Et ces lois là, malheureusement, ne se décident plus du côté du Vieux Monde. Cela n’a plus grand-chose à voir avec la littérature et la créativité. C’est à chaque auteur de faire la part des choses entre son désir d’exister dans l’industrie du livre et celui d’exister tout court, avec sa voix à lui, son univers. C’est une question d’honnêteté que chacun peut finalement résoudre assez simplement en répondant à cette unique question : ce que je viens d’écrire, quelqu’un d’autre que moi aurait-il pu le faire à ma place et de la même façon ? Si « réussir », c’est ressembler aux autres, je laisse ça à d’autres. Je préfère réussir à être moi-même. Et puis, vous avez sûrement remarqué que dans l’expression « livre de commande », il y a commande, non ?

Ceci étant, venant de Michèle, il ne pouvait s’agir que d’un conseil et je le trouve particulièrement avisé. Elle nous manquait déjà pour l’édition 2010 de Corsicapolar, elle nous manquera plus encore cruellement cette année.


Vous disiez au début de notre entretien que les polars sont la version moderne des contes de fées. Est-ce pour cela que vous avez une fâcheuse tendance à imaginer des fins heureuses ? C’est la petite fille en vous qui veut imposer de l’espoir et de l’amour à la sortie du labyrinthe ?

Tous ceux qui sont morts dans mes romans ne partagent certainement pas votre point de vue ! Et les contes de fées ne se terminent pas tous bien, ou alors, ils proposent plusieurs fins possibles. Maintenant, c’est vrai que je m’attache à certains personnages. Je ne me gêne pas pour les malmener au fil des pages. Certains font preuve de qualités morales hors du commun. Ils finissent par m’émouvoir. Est-ce une forme de culpabilité, un reste de scrupules qui m’empêchent de leur porter le coup fatal ? Peut-être. Sans doute aussi que si j’ai choisi Leoni, avec son petit côté « redresseur de torts » c’est également pour restaurer une forme d’équilibre. C’est sa mission à lui. Pour la mener à bien, il n’hésite pas à enfreindre les règles. Un de ses pères spirituels est tout de même Arsène Lupin. Quant à savoir qui, de la petite fille ou de la maman aspirant à un monde un peu moins rude pour ses deux princesses, tire les ficelles, la réponse n’est pas tranchée. Encore une fois, je ne cherche pas à « imposer » quoi que ce soit, encore moins l’espoir ! Mais je crois que rien n’est fichu d’avance pour quiconque ! Il y a des « fenêtres de tir », des interstices, des opportunités, même si pour certains elles paraissent infimes tant toutes les conditions sont réunies pour la dégringolade finale. Je ne dirais pas qu’il « faut » exercer son libre arbitre et prendre son destin en main, mais je crois que ce serait mieux si les gens pensaient la chose possible : ils seraient plus libres et plus responsables. Même dans un labyrinthe, il y a une issue…


Une dernière question qui concerne votre présence nouvelle sur la toile. Comme de nombreux auteurs, vous aviez depuis longtemps votre page sur Facebook. Mais en mai 2011, vous avez lancé sur le Net un site avec un nom de domaine en .com. Il s’agit de Carrières noires, le blog de Leoni, dans lequel on découvre une sorte de chjami è rispondi entre l’auteur et ses personnages. Pourquoi cette « visibilité » nouvelle ? Quelle(s) surprise(s) peut-on en attendre ?

Après trois romans mettant en scène le « Corse du Nord », la chose me semblait couler de source, une façon plus interactive de faire découvrir tout mon « petit monde », en lui donnant la parole. Depuis « Un Corse à Lille » en 2008, il y en a eu des personnages ! Et chacun d’entre eux a des choses à dire, à sa manière toute particulière, sur le monde qui nous entoure. Pour être parfaitement honnête, c’est mon psy qui me l’a conseillé. Nan ! C’était une blague.

« Carrières noires », c’est aussi le nom du quatrième opus à paraître (désolée pour les lecteurs qui « ont les crocs », mais je n’ai pas encore de date précise à leur mettre sous la dent !). Le nom colle parfaitement à ce nouveau roman où il est question de « descente », dans tous les sens du terme. Ce n’est pas seulement une allusion aux anciennes carrières de craie de Lezennes où se déroule une partie de l’action, il y est aussi question de la carrière politique d’un homme appelé à occuper les plus hautes fonctions… Un sujet d’une actualité brûlante, mais là, je n’en dirai pas plus.

« Carrières noires » c’était donc l’occasion de donner des indices sur les prochaines péripéties de Leoni tout en ouvrant un espace pour présenter l’ensemble de son univers. Sans contrainte de frontière géographique imposée par des schémas de pensée réducteurs. Parce que, pour tout, dire, l’étiquette de « polar régional » commence à me gratter ! Une construction bien française… Tous les romans s’enracinent quelque part, non ? En définitive, ils sont comme les personnes, sans point d’ancrage, ils sont aussi légers que des fétus de paille.

Enfin, d’avoir un lieu, même virtuel, où sont regroupées toutes les informations concernant mes romans et mes activités d’auteur, c’est aussi bien pratique pour les lecteurs ou les journalistes qui cherchent des infos : là, au moins, elles sont de source sûre !

Certaines rencontres ont aussi joué un rôle de déclic. Claude Le Nocher, instigateur de l’excellent site Action-Suspense, et malgré le fait que je ne l’ai pas encore croisé dans la vie réelle. A présent un doute affreux me gagne, et s’il n’existait pas vraiment ? Et puis, Claude Mesplède, bien sûr, dont j’ai fait la connaissance à Templemars et qui joue son rôle de passeur avec passion et générosité. Il sera cet été sur la place des palmiers à Ajacciu et j’aurai grand plaisir à le retrouver pour le salon Toulouse Polars du Sud. 2011, c’est une année de rayonnement plus large, créer un site est un bon moyen de maintenir le lien avec de nouveaux lecteurs géographiquement plus éloignés.

J’ajoute que je n’aurai pas pu réaliser ce blog sans l’expertise, la gentillesse et la disponibilité de l’équipe des eXquismen, un trio qui, comme son nom l’indique, n’est composé que de gentlemen qui mettent leurs nombreuses qualités au service des auteurs.

Et pour conclure, concernant les « surprises », j’aimerais, entre autres, vous offrir l’exploration des anciennes carrières de Lezennes. En compagnie d’un guide sûr.

Mais cela viendra en son temps, comme le reste.

La patience n’est certes pas ma qualité première, mais je sais reconnaître ses vertus.

Et moi, je peux en poser une ? Au fait, dans mes romans, quel est ton personnage préféré et quel(s) fantasmes titille(nt)-t-il en toi ?

L’ami d’enfance de Leoni, cambrioleur « rangé » et mystérieux, est un archétype qui me plait beaucoup parce qu’il me renvoie, moi aussi, à mes propres lectures des aventures de l’héroïque Arsène Lupin dont Umberto Eco a souligné, dans De superman au surhomme, tout ce qu’il a d’idéologiquement équivoque, héros typiquement national à une époque où la France se déchire entre Jaurès et l’Action française. Mais, franchement, question fantasme, c’est avec Eliane Ducatel, ta légiste au chignon troublant, que j’aimerai bien revisiter l’hôtel Negresco, une nuit de préférence et plus si affinités.


Neutrepochoirele22

Propos recueillis par Ugo Pandolfi- Juin 2011- © www.carrieresnoires.com et www.corsicapolar.eu

 
 

« Cause toujours, ça m’intéresse » Une interview exclusive de Josy

05 juin

Dans la série des cataclysmes auxquels j’ai dû faire face dans « Carrières noires », Joséphine Flament, dite « Josy », n’est pas le moindre. C’est à Alice Debruyne, la petite journaliste qui n’a pas froid aux yeux, que j’ai confiée son interview, dans le grand journal du soir « Cause toujours, ça m’intéresse ». Vous jugerez par vous-même du caractère de la dame. Comme ils disent dans le Nord, celle-là, c’est une pièce !

Pierre-Arsène Leoni

 

Vous fréquentiez régulièrement la maison de Mme MAES. Avez-vous souvent été amenée à y rencontrer M. Fauvarque ?

Vous voulez dire l’fameux Norbert ? Ben, ça non ! Y avait pas d’risque ! Quand il f’sait ses visites à mes heures d’ménage, la vieille elle me f’sait bien la l’çon. « Ma petite Josette – elle a jamais été fichue de se sou’vnir d’mon prénom ! – j’ai prévu de recevoir monsieur Fauvarque, jeudi prochain, de 14H00 à 16H00, aussi vous serez bien aimable d’en profiter pour faire un grand nettoyage de printemps dans la cuisine ». Voyez l’genre ? Fallait surtout pas que j’le croise. Alors, hein, pouf, dans les étages, à la cuisine, et même une fois à la cave, mais du balai la Josy ! Ah ! Pour les mots, la vieille, elle avait d’l’éducation, mais pour la considération, hein, on pouvait r’passer… Et question r’passage, j’ai été servie, pouvez m’croire !

…Donc, vous ne l’avez jamais rencontré, c’est étonnant…

…Ben, pour êt’ honnête, j’l’ai vu une fois… Et pour tout dire, j’m’en s’rais bien passée… Il était v’nu comme ça, sans prév’nir la vieille, j’veux dire. J’étais en train d’astiquer c’fichu lustre dans l’couloir, un truc qu’a tell’ment d’ampoules qu’on voit bien que l’gars qui l’a inventé il était pas préoccupé par les économies d’énergie, hein ! Ben, voyez, pourtant, j’suis pas d’première jeunesse, mais il s’est pas gêné pour m’reluquer les guibolles. Faut dire qu’avec la blouse, quand on a les bras en l’air, enfin, voyez quoi ! Faut r’connaître aussi que pour c’qui est des gambettes, j’ai été plutôt bien servie !

Et quels sentiments vous a inspirés  ce brillant homme politique destiné à la présidence de la République ?  S’est-il comporté en gentleman à cette occasion ?

Vla qu’vous parlez comme la vieille maint’nant ! Quels sentiments, quels sentiments ! Pour tout dire, il m’a fait l’effet d’un sacré cochon, voilà ! M’enfin, c’est un homme, quoi ! Il a r’péré un derrrière qui s’trémoussait en haut d’un escabeau, pis voilà, quoi, y avait plus une goutte d’sang pour arroser l’cerveau. Il voulait même m’aider à r’descendre, me donner un coup d’main, tu parles ! Mais j’lui ai vite fait r’mis les accents circonflexes sur les i, si v’voyez c’que j’veux dire…

Pas vraiment, non, vous pouvez développer ?

J’y ai dit comme ça : « J’vous conseille d’garer vos mains pleines de doigts dans vot’sacoche d’ministre, hein, parce que j’suis pas sûre, qu’elle s’rait bien ravie d’apprendre qu’vous les laissez traîner n’importe où, vot’ dame ! » Non mais, faudrait tout d’même pas apprendre à un vieux singe à faire la limace, tout d’même !

A la lumière des récents évènements new-yorkais,  que vous inspire cette déclaration qu’il ne pourrait en aucun cas s’agir d’un viol, tout au plus d’un troussage de domestique….

Alors, là, tous ces gens qui causent pour dire des trucs d’une bêtise aussi crasse, moi, ça m’fait monter l’tensiomètre dans l’rouge du baromètre, si voyez c’que j’veux dire. Tous ces bonshommes, là, qui s’croient malins en rotant des bons mots, ben, j’vais vous dire, j’suis sûre qu’c’est des aigris… Des qu’en ont dans les poches mais pas dans l’pantalon. Ils s’croient supérieurs, ils la ramènent, mais dans l’fond, avec les femmes, ils ont dû s’ramasser tell’ment d’gamelles qu’ils auraient d’quoi fournir toute Armée du Salut en vaisselle !

Avez-vous personnellement déjà eu affaire à un patron « pressant » qui suppose que la femme de chambre fait partie des objets mis à sa disposition , que cela est compris dans la prestation ?

D’abord, j’vais vous dire une chose ma p’tite dame ! L’bonhomme qui voudrait m’violer, y faudrait d’abord qu’il m’assomme. S’il m’assomme pas, il est mort ! Parce que j’aurai vit’fait d’lui r’monter les attributs, si voyez c’que v’eux dire, dans les amygdales, hein ! Bon, pour c’qui est des ménages, j’fais les miens avant les heures d’bureau et j’ai jamais croisé un obsédé qu’avait assez d’conscience professionnelle pour v’nir pointer à 5 heures du mat. Mais, au tout début, j’emballais des paquets pour d’la VPC. Et c’est pas pour m’vanter, hein, mais à 20 ans, ben, j’emballais tout aussi sec ! Y avait un superviseur, là, qu’était tout sucré avec les filles, limite libidinœud… Il arrêtait pas d’se coller pour un oui ou pour un non. C’était pénible, mais on osait trop rien dire, enfin… jusqu’au jour où… Ben, il m’a carrément pris la main pour essayer d’la coller là où il pensait… C’qui est sûr c’est qu’il pensait pas qu’elle lui atterrirait en pleine poire ! Ah ça ! La belle pêche melba qu’il s’est pris !

Et après cet incident ?

Après ça, j’ai été virée ! Croyez quoi ? Les copines, elles avaient trop peur d’perdre leur emploi d’misère… R’marquez qu’ça été juste reculer pour mieux sauter, parce que maint’nant, elles pointent presque toutes au chômage. Mais j’ai pas d’rancune contre elles. Mais, l’autre, si, un jour, je l’recroise, il a intérêt à changer d’trottoir, parole de Josy !

Vous arrivez à l’âge de la retraite après de longues années au service des autres, comment envisagez-vous cette nouvelle période de votre vie ?

C’est pas avec les sous qu’on a mis d’côté avec Chantal et Marie-Claude, qu’on pourra s’payer des vacances au Sofitel, si vous voyez c’que j’veux dire, hein ? Mais on a pas des goûts d’luxe. Nous, c’qu’on voudrait, c’est une p’tite maison bien proprette à La Panne, rien d’tentatoire. Pour l’instant, on a fait nos comptes, on a juste d’quoi s’payer l’perron. Mais j’ai ma p’tite idée sur comment on pourrait faire aller l’affaire un poil plus vite. Mais là, j’dirai rien d’plus et y aura pas moyen d’me tirer les verres du nez parce que quand l’vin est tiré, faut l’boire, pas vrai ?

Bien merci beaucoup Josy, je vous souhaite donc bonne chance dans tous vos projets.

Merci ! La chance, je prends ! J’veux pas avoir l’air d’me plaindre, hein, c’est pas trop l’style d’la maison, mais pour c’qui est d’la chance, j’ai été carrément oubliée à la distribution ! Et c’coup là, j’suis bien décidée à pendre l’taureau par les cornes, comme on dit !

 

 

Face à face

02 juin

Elena : Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ! Tu te fais un blog, comme ça ! Et sans m’en parler encore ! Voilà qui ressemble furieusement à une déclaration d’indépendance !

Leoni : C’est pas mon genre de la jouer en douce… Tu es la mieux placée pour le savoir… Mais, là, j’avais des choses sur le coeur… Du noir à l’âme si tu vois ce que je veux dire. Et tu as ta part de responsabilité.

Elena : J’assume ! Pas non plus le genre de la maison de se défiler… Mais quand même ! Je te croyais plutôt taciturne et introverti, limite taiseux. De voir ton regard, là, planté droit dans mes yeux, ça m’a fait un choc.

Leoni : Ce n’est qu’un de mes regards. De ceux qui flottent quelque part, stockés dans ton imaginaire, dans cette bibliothèque dont les portes s’ouvrent lorsque toi tu fermes tes yeux.

Elena : Alors quoi ?

Leoni : Ce regard là, c’est Jean-Louis Thouard, qui me l’a dessiné. Plutôt doué, non ? Il a illustré les Histoires extraordinaires de Poe,  un de tes auteurs préférés je crois…

Elena : C’est vrai. Maintenant que tu le dis, ce petit côté à la fois mystérieux et désespéré te va très bien. Un sacré coup de crayon, j’avoue.  Un regard pareil, moi, je chavire.

Leoni : Il est un peu inquiétant, non ? C’est mon regard perdu, celui que j’avais à la fin de Vendetta chez les chtis. Tu ne m’as pas épargné, pas vrai ?

Elena : T’inquiète Leoni, les hommes perdus, il y a toujours des femmes pour les retrouver !

Leoni : Pas question !  Tu me colles des tueurs de la pire espèce, des salauds, des vicieux, des pervers, des maniaques, tout ce qui te chante mais tu me laisses tranquille avec les femmes ! Et tu ne touches ni à mémé Angèle, ni à Lisandra !

Elena : Pour mémé Angèle, je t’en fais la promesse solennelle. J’y tiens autant que toi. Lisandra n’est encore qu’un bébé. Elle va grandir, vivre. Et la vie, c’est pas toujours rose…

Leoni : Et c’est toi qui me dis ça, tu manques pas d’air !

Elena : Non, un peu comme toi. Tu as peur des femmes ?

Leoni : J’ai peur de ce que tu peux faire aux femmes qui m’approchent de trop près. Tu ne serais pas un peu possessive ?

Elena : Tu me juges à présent ! Je compte sur toi pour ne pas en dire trop. Il y a des secrets qui ne regardent que nous.

Leoni : Je suis d’accord avec toi. Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire. Certaines carrières sont construites sur des marécages…

Elena : Il y a aussi des lacs bleus. Question de choix. Il suffit de faire les bons.